Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Le Maner, Monique

Un taxi pour Sherbrooke. Éd. Triptyque, 2001, 192 p.

Délire maniéré d'un personnage mentalement dérangé

Yolande Sirois-Dufour peut prédire avec certitude le jour du grand départ en scrutant les yeux des moribonds de l'hôpital de Saint-Jérôme. Paraît-il qu'au moment crucial des adieux définitifs, on discerne une petite braise qui se consume dans les yeux. Bref, Yolande est une voyante, dont l'art est peu répandu.

Ce n'est pas l'appât du gain qui la pousse à exploiter son don. D'ailleurs, pendant son mariage avec Paul-André Dufour, jamais il ne fut question d'y recourir. Ce n'est que les jours précédant la mort de son mari que refait surface cette capacité de préciser la fin de notre passage sur terre. Après le décès du bien-aimé, elle met son art au service des patients de l'hôpital de la ville. Tous les mercredis, elle quitte sa maison de la rue Laviolette via le pont Castonguay pour s'emmener au centre hospitalier. C'est toute une trotte qui l'essouffle. Peu importe, elle est fidèle au poste même si le personnel est indifférent à son pouvoir. En plus de cet exercice divinatoire auprès des moribonds, elle cultive son don auprès de deux clients qui la consultent contre rémunération. Mathilde Bouchard veut connaître le jour de sa mort pour s'envoler vers Dieu en odeur de sainteté tandis que Léo Duplantie-Gaboriau, un adolescent encore aux couches, voudrait bien mourir pour fuir l'ennui de sa vie d'orphelin confiné aux soins d'un vieux précepteur et de deux gardiennes peu empathiques.

Mais ce qui devait arriver arriva. Yolande perd son don. À la suite d'une vision, elle accuse l'un ou l'autre de ses amis de jeunesse de lui y avoir volé. Elle compte bien le récupérer en se rendant chez Christian, dit Cricri, qui habite en Abitibi ou chez Dany, le cas échéant, qui habite à Chibougamau. C'est avec Philon de la Barre, un chauffeur de taxi, qu'elle entreprend ce long périple. Mathilde et Léo insistent pour l'accompagner. Le voyage s'annonce long et pénible avec une Mathilde bougonneuse et un Léo nauséabond avec ses couches souvent pleines à ras bord.

Tous ces personnages mènent une vie peu constructive. C'est triste quand l'attente des fins dernières devient un art de vivre. Au lieu de profiter de l'existence, ils marchent en marge du bonheur. Arriveront-ils à se tirer des ornières qu'ils suivent ? C'est le dilemme de ce roman, qui est un plaidoyer sous-entendu en faveur de la vie. Comme Daniel-Rops, Monique Le Maner s'aligne contre le triomphe de la mort. Pour combattre une telle éventualité, elle a concocté un voyage qui conduira les personnages de Saint-Jérôme, situé au pied des Laurentides, vers Lasarre, Chibougamau, Québec et Sherbrooke. Bref, le roman déroule de longs rubans d'asphalte comme un " road trip " que le lecteur espèrera salvateur.

C'est un défi que de troquer ses vieilles godasses pour des chaussures plus propices à la marche vers un destin plus sensé. Où se trouve le " maudit bonheur " chanté par Michel Rivard ? Pour le voir, il faut arrêter de scruter les horizons funestes. Pourquoi le destin ne serait-il pas déterminé par les bouts d'enfance heureuse ? En somme, cette œuvre est une invitation à débusquer la vie qui longe les chemins de la mort.

Cette exhortation se moule à une légèreté de ton pour rendre l'atmosphère un tantinet fantasmagorique du roman. Le chauffeur de taxi est l'homme tout désigné pour indiquer la route à suivre à ces personnages plutôt disjonctés. Et ce voyage thérapeutique en leur compagnie est des plus amusant. Tous affichent un petit air étrange qu'un chauffeur de taxi doit percevoir à l'occasion pendant ses courses à travers la ville qu'il dessert, voire ici, la province presque entière.

Ce roman divertissant est plein de sagesse même s'il véhicule des personnages étouffés par un monde délirant. C'est d'autant plus intéressant que l'auteure trace d'une plume assurée le profil psychologique de chacun.

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.Le Maner, Monique.

Meurtres et Marées Éd. Tullinois, 2018, 196 p.

Double meurtre dans le Bas-du-Fleuve

La vie villageoise est censée être paisible. Rien n'est plus faux à Sainte-Émilie-sur-Mer, un village fictif du Bas-Saint-Laurent. Adossé au fleuve, on n'y compte qu'un hôtel pour accueillir les touristes en été. Mais voilà que s'amènent deux enquêteurs qui coulent leur retraite en Abitibi, une région située aux antipodes de Ste-Émilie. Leur voyage va coïncider avec un regain d'activités d'ordre criminel. En effet, deux hommes sans histoires seront abattus pour des raisons mystérieuses.


Ce sont des habitués de l'hôtel où ils vont siroter leur café. L'un écrit des polars, et l'autre est un consultant pour ceux qui ont mal à l'âme. Ils n'exercent pas des métiers associés au banditisme et, pourtant, ils deviendront la cible d'un tueur. Un agent prétentieux de la SQ (corps de police) est mandaté pour dénicher l'assassin. Heureusement, il pourra profiter de l'expérience des deux anciens enquêteurs.

L'hôtel du village est la plaque tournante de la résolution de ces meurtres. Comme les victimes sont des clients assidus de l'établissement, il se pourrait que le meurtrier en soit un aussi. Les pistes ne convergent pas en ce sens. Un seul mot écrit sur un mur avec le sang d'une des victimes sert d'indice à l'énigme meurtrière. Il s'agit de le jeune. À partir de là, tout est chapeauté pour débusquer le mystère.

Le polar dresse un portrait exhaustif de l'enquête : les déplacements, les interrogatoires, les amantes possibles et le profil des personnages impliqués dans ce drame. Chacun est décrit minutieusement. L'auteure dirige surtout le faisceau lumineux vers Onésime Gagnon, son enquêteur fétiche. Il apporte, malgré la gravité des événements, une fraîcheur bon enfant avec son ourson gagné dans un jeu d'adresse. La bonhomie ne rend pas aveugle. Le vieil homme aguerri voit ce qui échappe aux autres.

Le tout donne un roman qui plaira peut-être aux amateurs de polars. Le décor est bien exploité et les relations humaines aussi.

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