Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Amyot, Linda.


1. Ha Long. Éd. Leméac, 2004, 119 p.

L’Adoption internationale

Le Viêt-nam est un pays d’honneur où la tradition se maintient jusque dans les moindres détails. Une fille doit marier le prétendant que ses parents lui ont choisi. Malheur à celle qui donnera naissance à un enfant issu d’un amour interdit! Pour laver le déshonneur, on confiera le nouveau-né à un orphelinat, espérant qu’un couple l’adopte le plus rapidement possible.

C’est la trame qui a servi à la novella écrite par Linda Amyot. Une Québécoise, devenue stérile à la suite d’une chirurgie, s’adresse à un organisme d’adoption internationale afin de devenir la mère d’une petite Asiatique. Ai Van, la mère biologique, perd en un instant son amoureux et sa fille, qui, dès son arrivée en ce monde, est abandonnée de façon anonyme dans un couloir de l’orphelinat de Hon Gai, une ville du Viêt-nam sise dans la baie de Ha Long.

L’auteur suit en parallèle le cheminement de ces deux femmes. En alternant leur voix, elle fait ressortir d’abord les tourments d’une mère adoptive qui trouve le temps bien long avant que les ententes soient conclues. Le pire, c’est le questionnement qui taraude celle qui veut goûter au plaisir de la maternité via l’adoption. Tôt ou tard, cette option ressurgira sur l’enfant du couple. Comment réagira-t-il à son intégration forcée? Le dilemme est d’autant plus épineux qu’on lui rappellera sans cesse que ses yeux bridés ne cadrent pas avec la rondeur de ceux des Occidentaux. Dans un tel contexte, la problématique de l’adoption complique la découverte des repères de sa filiation.

Quant à la mère biologique, les moyens à sa disposition pour garder sa fille sont risibles. C’est un véritable déchirement quand Ai Van réussit à la voir quelques instants le jour de son départ. Après que la nourrice eut déposé son enfant dans les bras de la Québécoise, elle se colle à l’autocar pour lui jeter un dernier regard, qui s’accroche au passage à celui d’une femme heureuse. En bonne Vietnamienne, elle se résigne pour réparer son affront aux ancêtres.

Pour écrire ce court roman, Linda Amyot a choisi la forme du témoignage. Ses héroïnes racontent à tour de rôle les sentiments qui les habitent à l’égard d’une naissance qui enrichira l’une au détriment de l’autre. Même si c’est succinct, l’œuvre n’en est pas moins dense grâce à une écriture épurée, capable de drainer à la fois la culture du Viêt-nam et le cœur de deux femmes présentées dans toute leur authenticité.

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2. Les Murs blancs. Éd. Leméac, 2006, 121 p.

Femme atteinte d'un cancer

La maternité est au cœur des préoccupations de Linda Amyot. Dans Ha Long, une Québécoise stérile et son mari adoptaient une Vietnamienne. Avec ce roman, l'auteure nous présente une héroïne de 34 ans qui a subi une hystérectomie pour éliminer une tumeur maligne. Ainsi privée de sa fécondité, Ysa suivra un long parcours avant de trouver la lumière au bout du tunnel.

Un amour rompu l'a laissée sans enfants. Un malheur n'arrive jamais seul. Un test médical révèle qu'elle est atteinte d'un cancer, comme sa mère, décédée depuis peu. La chimiothérapie a produit les effets escomptés. En rémission, elle profite de la générosité de l'oncle d'une amie, qui met à sa disposition sa maison de Mexico pendant qu'il séjourne à l'étranger. Dans ce nouvel environnement, elle prendra le temps qu'il faut pour se remettre sur pied. Grâce à sa connaissance approximative de l'espagnol, elle peut fraterniser avec ceux qui bénéficient comme elle de la générosité de ce mécène.

Après avoir côtoyé la grande faucheuse, Ysa réalise que la mort ne peut être comprise sans une existence bien remplie. L'ablation des ovaires de l'héroïne ralentit sa marche vers la lumière qui éclaire toutes les couleurs de la vie. Avant de trouver le blanc qui les réunit toutes, elle se livre à un long exercice d'intériorisation pour affronter avec sérénité sa finitude. Famille, amitiés, amours, enseignement et patients dont elle a partagé les angoisses entre les murs blancs de l'hôpital meublent la méditation qui mettra en perspective l'histoire de sa vie. Soutenue en plus par ses nouvelles connaissances, elle peut espérer une rémission définitive. En somme, le roman suggère la fraternité comme remède aux maux de l'âme et du corps.

Ysa parcourt son chemin intérieur en suivant les routes mexicaines. De Mexico à Mérida, en passant par Oaxaca, le pays s'ajuste à l'état d'âme de l'héroïne qui renaît au contact d'une culture haute en couleurs. Elle s'intéresse particulièrement à une femme peintre, Frida Khalo, dont les toiles résument sa vie. Elle se voit dans La Colonne brisée, une œuvre qui illustre la fracture de son esprit. Cet univers l'aide à chasser les ténèbres, mais c'est surtout grâce à son empathie pour le mauvais sort des uns et à son observation du bonheur des autres qu'elle découvre sa place au soleil.

Linda Amyot a réuni un matériel colossal qu'elle a tenté de condenser en 120 pages. Elle n'a pas atteint son objectif. Qui trop embrasse, mal étreint. Le nombre effarant de personnages qui illustrent le passé et le cheminement de l'héroïne rappelle plutôt un carrousel belge flamboyant qu'une quête de soi après une grave maladie. Sur un sujet connexe, André Ricard a écrit Une paix d'usage, une œuvre exigeante qui ne tente pas d'établir la quadrature du cercle.

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3. Les Heures africaines. Éd. Leméac, 2013, 131 p.

Le Temps qui tue

Quand le temps file comme des heures africaines, c'est-à-dire à pas de tortue, les masques tombent à l'avantage ou au désavantage de ce qui est inhibé. Les sensibilités deviennent percutantes. Autrement dit, Linda Amyot a l'art de percer l'intimité de ses personnages pour débusquer la face cachée de leur personnalité.


Pour s'y faire, elle dirige ses protagonistes vers l'ailleurs. Ses 14 nouvelles empruntent la route de la Martinique, du Mexique, de l'Italie, de l'Irlande, du Vietnam, du Danemark, des États-Unis… Le contexte géographique n'est qu'un prétexte pour déboucher sur une dimension qui dépasse les héros entraînés dans leur monde parallèle composé de sentiments jamais exprimés. La retenue semble la norme qui façonne les âmes emprisonnées par des conduites dictées par la peur d'être ce qu'elles sont.

À Venise, la visite d'un cimetière amène un couple à sentir ce qui est mort en eux. En Nouvelle-Angleterre, un autre couple réalise leur solitude en présence d'un phoque solitaire près d'une plage désertée. À Cuba, ce sont les illusions qui s'envolent. Tout ce qui compose le mal-être éclate quand le temps perd de son importance. L'activisme est le meilleur des somnifères. En somme, chacun réalise qu'il aurait pu vivre plus intensément, goûter à la vie plus goulument. Au contraire, le temps a érodé comme la mer les rives de sa personnalité.

La plume de l'auteure est économe. Avec peu de mots, elle décrit parfaitement les maux de l'âme, elle suspecte les tsunamis qui s'organisent et découvre les fêlures qui causent les effondrements. Bref, Linda Amyot sert une mise en garde à tous ceux qui ne veulent pas mourir à eux-mêmes.

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