Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Anctil, Gabriel.

1. Sur la 132.
Éd. Héliotrope, 2012, 515 p.

Vive Trois-Pistoles !

Gaston Miron a écrit dans L'Homme rapaillé :
J'ai fait de plus loin que moi un voyage abracadabrant
Il y a longtemps que je ne m'étais pas revu
Me voici en moi comme un homme dans une maison
Qui s'est faite en son absence
Je te salue silence
Je suis plus revenu pour revenir
Je suis arrivé à ce qui commence.

Ces vers résument le voyage intérieur de Théo, le héros trentenaire de Gabriel Anctil, un jeune auteur qui a l'âge de son protagoniste, voire celui du Christ à sa mort. Avant de se faire crucifier sur la croix de la publicité, Théo, un créateur renommé de messages publicitaires, décide de quitter son condo luxueux en bordure du Parc Lafontaine de Montréal. Adieu profession payante et blonde. Contrairement à Perrette de La Fontaine, il renonce à sa vache à lait avant qu'elle ne le rue. La rue l'attend. Sans yeux marris, il met le cap sur la 132, plus précisément vers Saint-Simon-de-Rimouski, situé à quelques kilomètres de Trois-Pistoles. Au volant de sa Citroën 1975, une voiture française de collection, il enfile mille après milles les 500 kilomètres qui le séparent de la petite maison abracadabrante qu'il a louée de Clermont, qui deviendra son ami et le voisin d'en face.

Exactement comme Mathyas Lefebure qui a quitté la publicité pour devenir berger en Provence, Théo s'installe dans un village secoué par le passage des vans. Qu'importe ! Il a son voyage de la ville. L'auteur renoue ainsi avec la thématique qui veut que la ville soit un lieu de perdition comme le proclame, dans Les Soirs rouges, le poète yamachichois Clément Marchand, qui a fêté son centenaire le 12 novembre.

Théo gagnera-t-il au change ? Dans son trou perdu, il risque de désenchanter plus vite qu'il ne le croit. Il s'aperçoit que les villageois sont des scèneux. On scrute ses moindres faits et gestes pour les transformer en rumeurs malveillantes. Serait-il un indésirable à la solde d'un organisme occulte pour que l'on raye leur village de la carte ? Combien de villages québécois sont disparus depuis quelques décennies ? Un grand nombre. L'écrivaine Ariane Gélinas s'est chargée de les ressusciter dans ses romans. Même si l'on placote dans son dos, il se mêle à la population avec candeur. Il fréquente surtout les Pistolets de Trois-Pistoles, qui vont s'accoter sur le zinc d'un assommoir pour regarder le hockey. C'est sa chance. Soûls morts, on ne choisit plus ses amis. À grands coups de tapes dans le dos et de vomissure, il devient l'un des leurs. Hockey et bière sont les inconditionnels de l'amitié. La petite ville de 4000 habitants l'apprécie assez pour qu'on le laisse vérifier la qualité des matelas chez certaines villageoises. Pourtant Théo avait sévèrement jugé la population. Il voyait en elle des consanguins sans allure qui ne pensaient qu'à boire à l'ombre de la magnifique église de Trois-Pistoles avec ses nombreux clochers.

C'est le ton du roman qui confère la valeur de l'œuvre, ton qui ne se dément pas au fil des 515 pages. Gabriel Anctil a plongé dans le quotidien des Pistolets (maintenant des Pistolois selon les nouveaux gentilés) afin de faire ressortir leur grandeur d'âme, camouflée derrière les façades revêches. Le peuple apparemment décadent bat au rythme d'un pays qui se cherche un destin. Destin qui se conjuguera avec fraternité et amour pour s'accomplir. On est loin de la naïveté des penseurs de salon, incapables de s'arracher du divan pour vivre leurs rêves.

La gent virile appréciera ce roman jouissif qui leur est destinée. Elle verra ses pairs au volant de pick-up parader avec l'orignal qu'ils ont abattu dans la benne de leur truck. Ç'a du panache, surtout quand ils s'arrêtent devant l'un des deux bars de la région pour que l'on admire leur trophée. Malgré la pauvreté qui sévit dans les villages, l'âme est festive et l'entraide contagieuse, tel ce souper spaghetti organisé à la veille de Noël pour soulager la misère d'autrui.

Dans ce contexte, Théo nage dans le bonheur. Il se moule comme un caméléon à la population pour ne pas passer pour une tapette de la ville. On le lui rend bien. Il se retrouve au volant d'un pick-up Toyota que lui prête un cousin qu'il ne connaissait pas. Le sang de la filiation s'ajoute à sa quête de sens. Comme dans la chanson Mille après milles du regretté Willie Lamothe, le héros peut s'arrêter parce qu'il " a trouvé la paix dont il sentait le besoin ".

Cette course au bonheur de Montréal à Carleton en Gaspésie passe par Trois-Pistoles. Parfois à la manière de Fred Pellerin, Gabriel Anctil déterre nos racines pour dégager les légendes qui ont nourri l'âme québécoise. Il le fait de belle façon avec un enthousiasme communicatif et une maîtrise scripturaire surprenante pour une première œuvre. Les descriptions sont bien fignolées et les dialogues savoureux.

Où se cache le bémol ? Les redondances. Pendant deux cents pages, l'auteur se complaît à décrire les beuveries d'un peuple en attente d'un destin qui ne parvient pas à s'articuler. Il manque juste Charles de Gaule pour les bouster : " Pistolets, Pistolètes, vive La France, vive Trois-Pistoles. "

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2. La Tempête. Éd. XYZ, 2014, 213 p.

Un verglas qui déchire les familles

En janvier 1998, une tempête de verglas priva presque tout le Québec d'électricité pendant un mois. Comme c'est le moyen le plus répandu de chauffer les maisons en hiver, on comprend la gravité de la situation. La population devint prisonnière d'une nature déchaînée qui empêcha les services, même urgents, d'être rendus. Comme acte de mémoire, Gabriel Anctil nous livre un roman inspiré de cet événement catastrophique.


Ayant échappé miraculeusement à la rupture électrique, une veuve invite sa fille mariée de venir habiter chez elle avec son mari et son fils Jean. La maisonnée s'agrandit énormément d'autant plus que la vieille femme vit déjà avec son fils Arthur et sa femme. Mais la maison est suffisamment grande pour accueillir six personnes, désormais à l'abri de cette intempérie dévastatrice.

Vivre en vase clos est aussi dangereux. À la tempête engendrée par le déchaînement des éléments naturels s'ajoute la tempête des âmes tenues à la promiscuité. La famille est soumise à un rapprochement qui ne favorise pas une intimité réparatrice des chocs du quotidien. Tous doivent être sur leurs gardes pour respecter les frontières secrètes d'autrui afin d'éviter une guerre de tranchées. Conjuguer tous ces aléas s'avère un exercice éprouvant. La tentation est forte pour le manipulateur de réduire tout un chacun au silence afin d'assurer sa mainmise sur la chaumière. Mais quand il faut affronter un garçon en pleine crise d'adolescence, la tâche se révèle épineuse.

C'était perspicace de vouloir établir un parallèle entre la fureur de la nature et celle des individus surpris par un tel débordement. Le roman surfe sur ces forces sans trop m'impressionner. Même si l'auteur a doublé sa narration première par celle d'un vol d'appareils électroniques, l'intérêt est hypothéqué par un style plutôt estudiantin, sans compter que les sentiments se délaient dans l'eau de rose. Émaillée de jurons, l'écriture ne parvient pas à relever un plat qui s'annonçait appétissant.

La thématique est mieux servie par Le Froid modifie la trajectoire des poissons de Pierre Szalowski (commentaire sur le site). Contrairement à son collègue, cet auteur a considéré cet événement comme un facteur de rapprochement entre les humains, voire entre les poissons, qui nagent deux par deux quand l'eau est trop froide.

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