Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Barbe, Jean.

1. Comment devenir un monstre
?

Éd. Leméac, 2004, 332 p.

L'Instinct de mort tapi au fond des cœurs

Aux lendemains d'une guerre civile, on tente de se donner bonne conscience en cherchant le monstre qui a dénaturé l'humanité alors qu'il sommeille dans le cœur de chacun. C'est la toile de fond empruntée par Jean Barbe pour tisser le tableau de la belligérance. Le héros, Viktor Rosh, est un cuisinier au service des bûcherons d'une scierie. Quand l'entreprise ferme ses portes, elle pousse presque les habitants à joindre les rebelles

C'est alors que ce cordon bleu s'embrigade, bien malgré lui, dans un corps de milice pour défendre la Cause. Hypnotisé par un chef venu du monde syndical, il participe à sa manière aux opérations souterraines devant mener à la victoire finale. La tuerie fait partie de la panoplie de ceux qui veulent sauver l'humanité. Le héros comme ses frères d'armes deviennent des machines à tuer même si rien ne les prédisposait à tenir ce rôle. Les circonstances ont fait un monstre de Viktor Rosh, appelé à payer pour qu'autrui ait l'âme en paix.

Afin de s'attirer l'admiration internationale, les détenteurs du pouvoir confient à un avocat étranger la défense du cuisinier. Devant son mutisme, Me Chevalier, venu de Montréal, entreprend des recherches pour tracer le portrait de cet homme entraîné par un courant pervers. Comme dit la maxime : " C'est l'occasion qui fait le larron. " À travers l'avocat, l'auteur fait comprendre que le manichéisme ne nous assigne pas d'office le rôle du mal au théâtre de la vie. Ce serait alors trop facile d'excuser la bêtise humaine.

Ce roman exploite l'allégorie de la guerre comme mise en garde contre les mécanismes qui transforment l'homme en loup. Et l'amour se présente comme le seul moyen de s'y opposer. Malgré une morale et un dénouement convenus, l'auteur jette quand même un regard neuf sur l'amour du prochain. Son roman prend l'allure d'une quête métaphysique à l'intérieur d'une enquête judiciaire qui démontre comment l'instinct de mort tapi au fond des cœurs peut conduire aux pires horreurs, y compris le terrorisme.

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2. Le Travail de l’huître.

Éd. Leméac, 2008, 150 p.

La Fin du tsarisme


Nicolas 11 fut le tsar de la Russie de 1894 à 1917. Le roman se déroule sous son règne contesté alors que s’ourdit un complot visant à le trucider. Le héros, Andreï Léonovitch, participe à la mise au point de l’assassinat, mais ce sera pendant un court laps de temps puisqu’en heurtant une table de la tête, il devient invisible, sans compter qu’il provoque des saignements, parfois mortels, chez ceux qu’il touche par inadvertance.

Désespéré par ce qui lui arrive, il entreprend un long périple, qui le mène aux États-Unis. Comme c’est le début des applications scientifiques, il espère y rencontrer le savant apte à lui restituer son apparence physique. Peine perdue. Il regagne Saint-Pétersbourg, où gronde la guerre civile. C’est la toile historique sur laquelle repose la genèse de ce roman dédié au peuple.

Peuple invisible aux yeux des gouvernants, impliqués davantage à protéger leur pouvoir qu’à épouser la cause de leurs commettants. Raspoutine, le conseiller de la tsarine, lui en fait même la remarque, ce à quoi elle répond qu’elle a « d’autres préoccupations ». On s’affronte plutôt entre blancs (tsaristes) et rouges (révolutionnaires) en tuant sans discernement, en pillant les villages avant de les incendier et en abusant des femmes. En fait, Jean Barbe décrit le climat social de la Russie du tournant du 20e siècle.

La population miséreuse est laissée à son sort, auquel Andreï n’est pas insensible. Son invisibilité l’a rendu plus humain. Touché par une femme violée, il l’emmène à son insu dans son antre construit sous une butte afin de lui offrir les soins dont elle a besoin ainsi qu’à l’enfant né de son agression sauvage. Il parvient à alléger leur fardeau, mais la situation explosive du pays ne peut qu’enfreindre sa générosité, voire même l’annihiler. Seule l’expatriation se présente comme la perle produite par l’huître pour se débarrasser de ce qui la menace. Rawdon témoigne en particulier de l’immigration des réfugiés russes de l’époque, sans compter celle de la famille renommée des Ignatieff venue s’établir à Richmond.

C’est à travers l’allégorie de l’invisibilité que l’auteur fait ressortir les carences des régimes politiques. Qu’en est-il du peuple, dont les boyards ou les apparatchiks se vantent de vouloir améliorer le sort ? En filigrane se dessine une ligne de conduite, qui fuit la verticalité du gouvernant vers le gouverné. L’auteur ouvre le chemin vers autrui en dépit du fait que le dénouement soit d’une grande désespérance. Une horizontalité assumée par une narration aux temps de l’antériorité (imparfait, passé simple) pour souligner qu’un aval harmonieux découle d’un amont vivace. Ce très beau roman, écrit de main de maître, se précipite vers sa fin, en insistant trop cependant sur l’invisibilité de son héros et sur les abjections insupportables vécues par les protagonistes.