Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Barcelo, François

1. Je vous ai vue Marie.

Éd. Libre Expression, 1990, 200 p.

Les Apparitions de la Vierge

Cet auteur est un petit rigolo. Cette fois-ci, il aborde le thème des apparitions de la Vierge. Dans un petit village du Bas Saint-Laurent, elle se manifeste en découvrant ses fesses à un vieil homme et à une adolescente. Crevant!

L'auteur en profite pour tourner en dérision le clergé et les médias qui ont mandaté des journalistes plus intéressés à mousser leur avancement et à satisfaire leur libido qu'à couvrir l'événement.

Alors que l'on afflue de partout pour être témoins de ces apparitions, voilà que, de nuit, la statue miraculeuse est remplacée par une autre. La duperie découverte, c'est une course folle pour retrouver l'authentique.
L'écriture est toujours souriante et aussi très moqueuse. Dans ce roman, comme dans les autres, l'auteur recourt à la vulnérabilité de certains personnages pour susciter la réflexion, comme c'est le cas pour l'adolescente en mal de vivre.

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2.Cadavres.

Éd. Gallimard, 1998, 213 p.

Un drôle de matricide

Depuis vingt-cinq ans, François Barcelo raconte des aventures rocambolesques tournant autour d'un grave événement impliquant des personnages caricaturaux. Pour ce polar, un jeune campagnard de la région de Lanaudière tue sa mère qui lui en a donné l'ordre.

Le héros est bien embêté par son crime parce qu'il doit conduire sa voiture d'une main, se servant de l'autre pour empêcher la pluie de s'engouffrer par le trou laissé par une première balle, qui a raté la cible assise à côté de lui. Pour se débarrasser du cadavre, il appelle sa sœur de Montréal pour qu'elle vienne l'aider à inhumer le corps dans la cave afin de ne pas éveiller les soupçons.

On se bidonne avec cet enterrement qui compose le point focal de ce roman. Au cadavre de la mère s'en joignent d'autres qu'on emmène enroulés dans des tapis. Ainsi la cave se transforme en cimetière auquel il apporte le décorum qui convient à un tel lieu. Les policiers et le curé rendront nerveux le héros avec leurs visites impromptues, qui se situeront toutefois dans l'ordre de la courtoisie. Le dilemme est de savoir comment le matricide passe comme une lettre à la poste.

À l'exception de l'enterrement, le reste m'a paru très faible. Et les plus sérieux trouveront l'humour facile. Il reste que l'auteur est un bon conteur, qui semble s'amuser en écrivant ses histoires loufoques. Mais cette fois-ci, sa paresse, qu'il admet lui-même, ne rend pas l'œuvre crédible comme c'était le cas pour les autres du même genre.

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3. Tant pis.

VLB éditeur, 2000, 213 p.

Un ferry-boat à la dérive

Il s'agit d'une histoire maritime impliquant un petit ferry-boat, qui fait la navette entre deux villages sis sur les bords du Richelieu. C'est la vengeance qui déclenche les péripéties que vont vivre les trois passagers du bateau. Un mari violent administre une raclée au pilote, qui a protégé sa femme contre ses sévices. Pour satisfaire sa fureur, il coupe en plus les amarres du bateau.

Ce dernier entraîné par le courant se retrouve sur le fleuve Saint-Laurent sans que personne ne devine qu'il s'agit d'une dérive. Seul le pilote blessé tente de le récupérer sur une moto-marine après avoir fui l'hôpital. C'est une course folle hilarante entre lui et son ferry-boat. Et à bord, les passagers finissent par se faire du souci du fait que le périple progresse rapidement sur un cours d'eau qui se jette à la mer.

L'un d'eux s'inquiète même grandement. Devenu professeur sans avoir étudié et enfin agent d'immeubles pour se rendre la vie plus facile, Martin Guertin n'est pas homme à affronter le péril. L'autre passager, c'est Trefflé Yelle, un vieux cycliste taciturne. Martin compte sur lui pour que l'on s'en sorte, mais c'est bien en vain. Si son silence est tenace, son inaction l'est autant. Et, en plein automne, le ferry-boat atteint l'île d'Anticosti à la porte de l'océan Atlantique.

Ce huis clos obligé les amène à jeter un coup d'œil sur la société et ses valeurs. On égratigne au passage les étudiants qui rêvent de retraite dorée, les politiciens obtus, l'Armée canadienne aussi brillante qu'un cabot souffrant de déficience, les policiers tatillons. Bref, une galerie de personnages facilement identifiables. Le portrait est juste et sans méchancetés. L'auteur veut détendre ses lecteurs, et son objectif est atteint avec brio. Mais son plus grand mérite, c'est de rendre crédible cette histoire invraisemblable.

Avec François Barcelo, il faut s'attendre à ce qu'il lance à la fin une piste de réflexions. Son dénouement est exemplaire à ce sujet. Pendant que l'on se réjouit pour la passagère clandestine, l'œuvre se termine par une image forte de nos tiraillements politiques. On sent bien que Tant pis prône le rapprochement entre les factions.

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4. J'enterre mon lapin.

VLB éditeur, 2001, 120 p.

La Déficience mentale

La déficience mentale constitue un filon que les romanciers exploitent avec une main assez heureuse si je me fie à ce que j'ai lu. Que ce soient Confessions d'un barjo, Vol au-dessus d'un nid de coucou, Mon Frère de la planète des fruits ou Des fleurs pour Algernon, toutes ces oeuvres soulignent le potentiel qui mériterait aux victimes un meilleur sort et une plus grande attention de la part d'autrui.

Dans J'enterre mon lapin, François Barcelo apporte sa contribution pour que la déficience des nôtres soit davantage respectée. Il montre les possibilités encore grandes de ces handicapés intellectuels, en l'occurrence celles de Sylvain Beausoleil que l'on insère dans la société en lui fournissant un emploi simple dans une agence gouvernementale de la gestion des greffes. En dépit de sa déficience mentale et de son mutisme par surcroît, il s'acquitte fort bien de sa tâche, qui consiste à glisser les lettres que l'on envoie aux futurs greffés dans des enveloppes qu'il cachette. Et, en quittant son travail, il va les déposer à la poste. À la maison, il se montre tout aussi efficace. Il vit seul en défrayant toutes les dépenses afférentes à son logement. Mieux encore, il projette de s'acheter une voiture. La déficience annihile ni les ambitions ni le désir.

Ce jeune homme de 25 ans s'épanouit malgré ses maigres moyens. Son beau-frère, qui lui a donné un ancien ordinateur, va l'initier à cette technologie qui s'avérera libératrice. Clique ici, clique là et le voici prêt pour le traitement de textes. Que va-t-il écrire? Un livre, rien de moins. Comme Sylvain le dit lui-même, " écrire un livre c'est plus facile que d'en lire. On n'a pas besoin de se demander ce que ça veut dire parce qu'on le sait d'avance. " Ainsi, chaque jour, il confie son quotidien à son ordinateur, croyant même qu'il écrit sans fautes à cause de la fonction correctrice de son appareil.

Son handicap ne l'a pas privé du sens de la déduction. Il réalise que l'on profite des faiblesses du système pour recevoir une greffe en priorité. Lui-même sera soudoyé pour que certains noms figurent en tête de liste des bénéficiaires d'un organe afin d'éviter les délais qui occasionneraient leur mort. Le roman renseigne avec humour sur les tactiques déloyales pratiquées au royaume des greffes. Déjà un " reject " à cause de son handicap, le héros se voit imposer en plus le mensonge d'autrui. Dès l'âge de trois ans, il a vécu dans un monde occulte, où on a abusé davantage de sa condition qu'on ne l'a protégé. Souvent la vérité éclate en pleine lumière au moment où on s'en attend le moins. Et c'est là qu'elle fait vraiment mal, surtout quand son père qu'il croyait mort vient sonner à sa porte.

Ce qui s'annonçait comme une lecture amusante à cause de l'écriture enfantine de Sylvain se transforme à notre insu en drame épouvantable : un père rend son enfant muet et déficient après avoir tué sa femme. Quand le héros apporte la disquette de son texte à son beau-frère, on comprend sa réaction : " J'espère que tu n'as pas montré ça à quelqu'un. " Un loisir a contribué à sonner l'heure de la vérité. Et comme on dit : " La vérité sort de la bouche des enfants " et des déficients, faudrait-il ajouter. Il ne faut pas croire que ceux-ci enterrent nécessairement leur lapin, c'est-à-dire qu'ils ne comprennent rien à la vie.
Et comme toujours, la plume de Barcelo est efficace. Par contre, la trame romanesque n'est pas assez serrée. Des personnages surgissent de partout comme un cheveu sur la soupe. C'est le désavantage des romans trop courts.

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5. Route barrée en Montérégie.

Éd. Libre Expression, 2003, 172 p.

Des Texans découvrent le Québec

Rares sont les romans québécois qui sont redevables à l'hiver. Il y a bien Jean Désy et Hélène Le Beau qui ont tiré parti de cette froide saison, mais ce sont les exceptions qui confirment la règle. François Barcelo, qui exploite nos particularités depuis plus de 25 ans, vient de consacrer sa dernière œuvre à ces mois de l'année qui tiennent la population en otage dans leurs logis.

Le héros, Benjamin Tardif, revient du Texas avec une noire et un blanc. On passe la frontière comme une lettre à la poste même après les incidents du 11 septembre 2001. Comme dans un road novel, Benjamin s'amène à Montréal sans suivre le chemin le plus court afin de familiariser ses deux passagers aux paysages québécois. Voilà qu'à 50 kilomètres de leur destination, ils deviennent prisonniers d'une tempête de neige, qui les oblige à trouver refuge dans un petit village qu'ils doivent atteindre en traversant la rivière Richelieu sur la glace. Ce chemin improvisé n'est pas très inspirant quand on est originaires du sud des États-Unis. Mais comme dit le héros pour rassurer les deux Texans : " La glace, ça peut supporter un Boeing 747. "

Cette amorce débouche sur une histoire abracadabrante d'une drôlerie irrésistible. Et l'auteur a un pif incroyable pour intégrer à la trame de son roman les incidences hivernales sur notre quotidien comme les randonnées en motoneige sur la glace des rivières. On se sent vraiment au Québec. Bref, le héros et la belle Texane trouvent à se loger dans la maison d'un villageois décédé soi-disant récemment alors que le Texan se rend chez un propriétaire de porcheries, fort nombreuses dans la région, en l'occurrence la Montérégie.

Le dilemme est de savoir si le héros et sa sensuelle compagne, qu'il aime par-dessus tout, pourront s'installer définitivement dans la maison de ce villageois qui s'est noyé, dit-on, en traversant la rivière sur la glace. Il faut négocier avec l'héritière, qui n'est pas au courant que son défunt mari était relié à une organisation criminelle. Ainsi le roman bifurque de l'hiver aux activités des bandes de motards. C'est l'occasion pour l'auteur d'exploiter l'actualité, dominée alors par le procès des membres des Hells' du chapitre de Montréal. Cette intégration des repères québécois va de paire avec le fait français, qui surprend les deux Texans, ignorant que l'on parlait cette langue en Amérique.

Ce roman inspiré du Québec profond nous repose des œuvres d'introspection qui inondent la littérature actuelle. C'est une œuvre intéressante, mais limitée à une lecture légère. Par contre, il faut reconnaître que le talent de ce conteur peut soulever l'enthousiasme de nombreux lecteurs.

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6. Chroniques de Saint-Placide-de-Ramsay.
Éd. Fayard, 2007, 310 p.

L'Autopsie des crapules

Les chroniques villageoises abondent dans notre littérature. Ce n'est pas nécessairement une odeur de sainteté qui en émane quoi qu'en disent les nostalgiques du " bon vieux temps ". Que ce soient Nicole Filion dans Noces villageoises ou Lise Tremblay dans La Héronnière, les auteurs tracent souvent un portrait pénible des bleds perdus. Avec son cynisme habituel, François Barcelo relate lui aussi des incidents peu édifiants survenus à Saint-Placide-de-Ramsay, une localité fictive en décrépitude, située à 600 km de Montréal.

C'est avec résignation que les Ramsayens assistent au déclin de leur paroisse, privée de ses jeunes, partis s'établir dans les centres urbains. Les institutions portent les stigmates de cet exil. Les fonts baptismaux sont fendillés, le bar de danseuses nues a laissé place à un troquet miteux, qui a perdu la moitié des néons de son enseigne. Le curé et le croque-mort parviennent difficilement à boucler leurs budgets. Plus de mariages ni de baptêmes pour remplir les coffres de la fabrique et pas plus de funérailles puisque les vieux s'entêtent à mourir centenaires.

Pour le plus grand plaisir du lecteur, François Barcelo saute avec indécence sur la déconvenue du monde rural, force vive du Québec de jadis. Derrière l'écran de la dignité, l'auteur s'amuse à débusquer le comportement paradoxal des notables. L'angle choisi s'ajuste à la lente agonie du village. La finalité constitue la thématique des deux romans noirs qui composent les chroniques de Saint-Placide. En fait, ce sont de longues nouvelles policières. Tant qu'à mourir, il faut réussir sa mort, faute de réussir sa vie. Pour respecter cette consigne de Heidegger, les héros s'emploient à faciliter l'atteinte de cet objectif auprès de leurs concitoyens.

François Barcelo a trafiqué un suspense loufoque pour introduire le destin tragique de quelques Ramsayens responsables d'avoir terni l'estime de soi de quelques citoyens au-dessus de tout soupçon. Qui pourrait imaginer leur conduite meurtrière? L'auteur s'applique à démontrer qu'elle s'avère quand l'honneur est en jeu. Comme dans Cadavres, il tourne en dérision nos travers camouflés sous le couvercle de la respectabilité, et les institutions reflétant l'image crapuleuse de ceux qui les dirigent. Malgré le caractère primaire des personnages enclins à la vengeance se profile le souhait d'un monde meilleur. Son requiem polyphonique convient bien à cette autopsie satirique, pratiquée avec un humour cependant moins magique que dans les premières œuvres de ce conteur.

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7. Ça sent la banane.

Éd. Québec Amérique, 2010, 199 p.

Enseigner la danse à claquettes

Le roman se déroule à l’île de La Réunion, où le héros transporte la mode du tapage de pieds des violoneux ou des accordéonistes de mon enfance. Cet art a assuré la renommée d’Alain Lamontagne. Nicolas Pellerin, le frère de Fred, exploite aussi le genre quand il présente son spectacle avec Les Grands Hurleurs.

Avec François Barcelo, le rythme pédestre gagne ces lettres de noblesse. Sous sa plume, ça devient de la podorythmie, à laquelle Raoul Damphousse s’est converti après un malheureux accident, qui a mis fin à sa carrière de danseur à claquettes. Pourtant, c’est à ce titre qu’il est invité comme professeur à l’île de La Réunion par Cécile Hoarau. Elle est parvenue au héros grâce au site que son fils avait créé alors que son père était champion de cet art. La passion du lucre le pousse à accepter cette offre malgré son incapacité à danser. Toute dépense payée pour un profiteur, c’est une aubaine pour qui veut fuir les rigueurs de l’hiver québécois.

Aussitôt descendu sur le tarmac de l’aéroport Roland-Garros, nommé ainsi en l’honneur d’un pilote de la colonie lors de la Première Guerre mondiale, il est emmené à l’école de danse de Cécile Hoarau, où les élèves lui chantent Ça sent la banane, un air populaire composé par Jacqueline Farreyrol. Le lecteur s’attend à une intrigue nouée aux cours donnés par Raoul. Nenni ! Barcelo soutient un suspense en soustrayant le professeur émérite à l’obligation de s’exécuter comme danseur. D’aucuns trouveront le temps long, car le ratoureux, libidineux en dépit de son sexe décrépi, cache son infirmité en repoussant aux calendres grecques l’heure de sa performance. En fait, on a berné le profiteur en tirant avantage de sa réputation pour nimber une école de danse en quête d’accréditation.

La facture du roman repose sur un geste attendu qui meurt à l’agenda. Le procédé était osé, mais l’auteur a gagné sa mise de justesse grâce à son esprit et à son humour, qui le disputent à la tendresse.

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8. Le Seul Défaut de la neige.

Éd. XYZ, 2010, 142 p.

Une tempête de neige mortelle

Yannick est l’unique déneigeur d’une municipalité sise le long de la route 132. Orphelin de 22 ans, il ne demande pas grand-chose à la vie, sauf d’être aimé de sa mère adoptive, voire de lui rendre son affection en partageant son lit en l’absence de son mari. Ce n’est pas un dégénéré. Il aime éperdument cette « tante », qui a hérité de son éducation à la mort en couche de sa mère.

À l’approche éminente d’une tempête de neige, la dite tante le tient occupé. Surprise au lit par son mari avec le distributeur de publi-sacs, il lui a fallu passer de l’amour à la mort. Double meurtre, dont elle confie à Yannick la nécessité d’éliminer les gênantes preuves. Le comment ne pose pas d’embûches. Facile ! Il jette les cadavres dans la benne de son déneigeur afin d’aller les enterrer dans un terrain vague de la municipalité. Ni vu ni connu ! Son aide le rapprochera ainsi de l’objet de sa convoitise.

C’est ce qu’il croit. Mais les macchabées s’accumulent à un rythme fou comme dans Cadavres. En route, sa générosité est mise à rude épreuve. Dans la benne, il enfourne les corps d’un cycliste téméraire et de l’ivrogne qui l’a tué au volant d’une voiture qu’il conduisait sans permis. Les inhumations s’annoncent plus longues que prévues. Aura-t-il le temps de s’acquitter de ses basses œuvres avant la tempête, d’autant plus qu’il doit s’assurer que personne ne voie la teneur de sa cargaison du haut d’un édifice ou d’un viaduc ?

Contrairement à ses autres romans, l’auteur ne dirige pas son cynisme contre un phénomène social en particulier. La trame vise uniquement le divertissement du lecteur en s’attachant à des cadavres qu’il faut inhumer. D’aucuns jugeront que la mort exige le respect, mais la morale de l’histoire veut qu’il faille plutôt en rire que d’en pleurer.

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9. J'haïs les bébés. Éd. Coups de tête, 2012, 113 p.

L'Instinct maternel

Quand la haine atteint son paroxysme, une femme, qui ne peut blairer les bébés, ne révèle pas ce qu'elle ressent véritablement en disant " je les hais ". Par contre, la langue populaire lui permet d'accentuer son exaspération à l'égard des poupons en affirmant haut et fort qu'elle les " zaït ".

Ils braillent comme des porcs que l'on saigne, ils braillent quand ils ont faim, ils braillent quand leur position est inconfortable, ils braillent quand ils veulent un hochet, ils braillent quand leur couche est souillée, ils braillent quand ils ont des coliques. Bref, leur langage se réduit aux braillements. Essayez de comprendre quelque chose à ce mode d'expression. Ce contexte ne peut qu'accentuer la déprime puerpérale.

Même si l'héroïne a depuis longtemps passé l'âge de la ménopause, ses sentiments maternels ne se sont guère métamorphosés. Quand elle apprend que sa fille accouchera pendant le temps des Fêtes, elle emprunte la Lada déglinguée d'une amie pour fuir dans un motel de la Gaspésie. Mal lui en prit, elle trouve à sa porte un panier à pique-nique couvert d'une nappe quadrillée. L'hiver se prête mal aux plaisirs du plein air. Le lecteur comprend vite que sa fille lui a joué la scène de Moïse sauvé des eaux, tout en lui adressant une carte de Noël qui dit : " Prand soin de moi grand mamand. "

La malheureuse grand-mère Viviane, qui porte très mal son prénom, se voit bien punie pour son manque de fibres maternelles. Que fera-t-elle d'un bébé plein de merde qui vocifère son désir d'écluser son biberon ? Alors que l'on fête la naissance du Christ, elle songe plutôt au vendredi saint en jetant son petit-fils à la mer qui déferle au pied du motel. Bien mauvaise idée ! Des touristes français, voyageant en motoneiges, ont passé la nuit justement au même motel. Comme ils pourraient la voir, il lui reste le four micro-onde. Au lieu de la dinde, ce sera du bébé de Noël.

Depuis trente ans, François Barcelo exploite avec ironie cette veine lugubre pour stigmatiser les préjugés de la société. Cette fois-ci, il s'attaque à l'instinct maternel, qui est l'apanage des femmes, et à l'instinct meurtrier, qui est du ressort des hommes. Il se moque de ce point de vue en faisant de Viviane une meurtrière, qui a passé vingt ans Là-Bas (prison) pour avoir tué son mari.

D'aucuns sourcilleront devant ce traitement du sujet, qui traîne en longueur malgré les 113 pages du roman. Les autres seront entraînés par la plume divertissante de l'auteur, qui a choisi, avec cynisme, de rire de nos travers plutôt que d'en pleurer.

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