Paul-André Proulx

Littérature québécoise
Belletête, Marise

L'Haleine de la Carabosse.
Éd. Triptyque, 2014, 105 p.

Se méfier des contes

Bruno Bettelheim a attiré l'attention sur l'effet des contes dans La Psychanalyse des contes de fées. Mythes, légendes, fables sont autant de balises que l'on suit pour se perdre finalement. Sentir à ses côtés l'haleine de la méchante fée Carabosse n'est pas un présage de bonheur. On risque de mourir sans avoir su ce que l'on est véritablement. L'héroïne de ce roman essaie justement de se débarrasser des patterns qui l'ont formatée. À la suite de Bettelheim, Marise Belletête décrit l'univers féerique comme un obstacle au développement de la personnalité.

Les barricades que l'héroïne du roman s'apprête à violer pour s'affranchir n'ont pas été érigées d'hier. Depuis des générations, le clan familial s'empresse de poser des œillères pour que tous suivent les mêmes ornières. Ève semble d'abord heureuse de porter la visière qui rétrécit son champ de vision. Son père, toujours absent, est celui qui, curieusement, l'alimente le mieux à ce chapitre. En mourant, il lui lègue son journal fourmillant de légendes et de contes dont se délecte l'héritière. Mais quand elle réalise qu'elle se conforme aux étiquettes qu'on lui a apposées, elle veut s'évader de son royaume, où, comme princesse, elle se sent plutôt prisonnière derrière ses barreaux dorés.

C'est sur ce canevas que l'auteure a brodé le tableau de ceux et celles dont on veut rogner les ailes afin de les empêcher de s'envoler comme l'albatros de Baudelaire. La famille formerait l'équipage, qui se réjouit de réduire autrui aux limites admises par le clan. Le thème de la famille mangeuse d'âmes n'est pas nouveau, mais le traitement est des plus original. L'auteure étudie le phénomène en visitant les contes. Cette approche en déstabilisera plus d'un. Ce roman s'adresse surtout à un public initié aux multiples facettes de l'art romanesque. Mais c'en vaut la peine de le lire.