Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Biz (Sébastien Fréchette).

1. Dérives. Éd. Leméac, 2010, 94 p.

La Paternité

Hercule fendit le rocher qui unissait l’Europe à l’Afrique pour créer le détroit de Gibraltar afin de diriger les eaux menaçantes de la Méditerranée vers l’Atlantique. Biz (Sylvain Fréchette, rappeur du groupe Loco Locass) a recouru à ce mythe pour illustrer la traversée du marais qu’a entreprise son héros afin d’échapper aux courroux de la paternité. En paraphrasant Simone de Beauvoir, on pourrait affirmer que l’on ne naît pas père, mais qu’on le devient.


Le héros s’attendait à vivre les plus belles années de sa vie d’après ce que lui disaient ses amis. Mais, hélas, ce furent les pires. Un enfant révolutionne la routine, qui a le désavantage de prendre des rides insensibles au botox. C’est une autre vie qui renaît. N’est pas un « rené » qui veut. Biz a emprunté le néologisme à Paul Claudel, émerveillé de naître à la foi un soir de Noël dans la cathédrale Notre-Dame de Paris. Les fibres paternelles ne sont pas livrées avec la délivrance de la mère. On les acquiert en se levant la nuit pour apporter les biberons chauds, en langeant le petit roi, qui s’ajuste aux contraintes de la vie avec des hurlements à effrayer les loups. C’est l’enfer ! Le nouveau papa, malgré son irascibilité dépressive, navigue en nocher courageux sur son Styx pour résister à la tempête, qui l’accule à la folie. Plus que la thérapie suivie pour sauver son couple, ce sont les premiers mots de son « tithomme » qui survolte sa pile comme s’ils étaient des câbles coaxiaux.

Cette initiation douloureuse à la paternité est racontée en parallèle avec la mythologie, qui propulse les démiurges constructeurs de pays pour asseoir l’immortalité de ses habitants à travers les enfants qu’ils se donnent. C’est un beau roman, dont le dénouement se laisse aisément deviner. L’exploitation du sujet a été court-circuitée par une écriture trop pressée. L’exercice romanesque, auquel l’auteur s’est livré, manque de souffle à cause des raccourcis qu’il a empruntés au cinéma et à la chanson. Tout de même, cette incursion pragmatique et mythologique dans les parages des nouveaux pères ne dépare pas les œuvres du créneau telles que Les Trois Modes de conservation des viandes de Maxime-Olivier Moutier.

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2. Mort-Terrain.

Éd. Leméac 2014, 2343 p.
Des blancs et des amérindiens.

Biz, rappeur du groupe Loco Locass, vient de remporter le prix France-Québec 2015 avec Mort-Terrain. Après un roman touchant sur la paternité (Dérives) et un autre sur le suicide pour les adolescents (La Chute de Sparte), il examine les tensions d'un village minier de l'Abitibi entre les blancs et les autochtones. Il aborde en fait le mal-être qui pousse à la quête de soi.


Cette fois-ci, le roman débouche sur une démarche collective qui correspond à la conception que l'on se fait du Québec sous tous les aspects. La culture, l'environnement, l'économie doivent faire partie des combats que l'on mène pour éliminer les frontières que l'on a érigées pour se protéger soi-disant contre autrui, en l'occurrence les autochtones. Un Québec idéal passerait par la voie du métissage pour s'offrir un pays harmonieux.

La narration s'élance tambour battant en s'attachant aux détails physiques du milieu et aux personnages typés que les Québécois reconnaîtront d'instinct. Le véhicule linguistique est très coloré. Il se veut réaliste pour que l'on décrisse (se débarrasse) ceux qui s'en calisse (les indifférents). Ce n'est pas une écriture qui s'adresse aux enfants de choeur. Tout est rude, voire la sexualité. La singularité du roman origine du tissage des genres. Le roman social recoupe autant le fantastique que l'horreur et le mysticisme. Mais au final, on réalise que c'est une œuvre analytique d'une situation qui empoisonne l'existence pacifique des peuples.

C'est par les yeux d'un jeune médecin nouvellement arrivé dans un village abitibien isolé aux abords d'une mine d'or désaffectée que l'on ausculte la vitalité québécoise. Le diagnostic ne crée pas d'espoir. Si le mort terrain définit la partie stérile de ce que l'on extrait d'une mine, il faut dire que la population s'imbrique dans cette définition. C'est un monde d'hommes qui craint la dentelle. La testostérone enclenche des conduites dignes des arènes romaines. Pick-up, stripteaseuses, alcool composent un quotidien peu raffiné. Les Amérindiens, quant à eux, vivent dans une réserve voisine du village, où pratique le nouveau médecin. La situation n'est guère plus reluisante. La population autochtone représente un échantillonnage complet de tous les problèmes de santé du Québec en plus des problèmes sociaux comme la violence, le suicide...

Pas aisé d'exercer sa profession dans un milieu hostiles aux blancs. Chaque faction se voue une haine qui s'exarcerbe depuis qu'une multinationale exploite les richesses minières d'un territoire que l'on revendique. Pour survivre en terre améridienne, il faut devenir de cœur l'un des leurs. Grâce à un métis, le médecin s'initiera suffisamment à leurs us et coutumes pour être intronisé comme membre des premières nations. Cette symbiose ne tait pas la nature du Wendigo, une créature maléfique que l'on retrouve dans les romans fantastiques. S'en suit un discours moral de la part de l'auteur qui invite tous et chacun à distinguer le bien du mal.

Pour assurer le salut du Québec, on se doit de passer par le métissage culturel. D'aucuns y verront des vœux pieux. Mais ça reste un roman qui pourra plaire aux Français attachés aux couvre-chef à plumes qu'a exploité aussi Natasha Saint-Pierre avec son dernier album Mon Acadie.

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3. Naufrage . Éd. Léméac, 2016, 132 p.

Enfant oublié dans une auto

Le rappeur Biz (Sébastien Fréchette) aborde dans ce roman une problématique qui déclenche les réactions négatives des badauds. Quand un événement apparemment condamnable se produit, on inonde les réseaux sociaux de jugements assassins. Le héros est un fonctionnaire furieux contre sa nouvelle affectation aux archives. Du bureau des statistiques, il passe au rangement des affaires classées dont personne n'a rien à cirer. Sa condamnation à l'inaction le révolte au point d'oublier son enfant dans l'auto en pleine canicule alors qu'il devait le conduire à la garderie.


L'auteur convie le lecteur à juger la conduite de ce fonctionnaire, dont la négligence est forcément criminelle puisqu'elle a entraîné le mort d'un bébé. Le cas est patent car il est consigné dans les annales judiciaires. En fait, le roman introduit les notions de culpabilité et de responsabilité à l'égard d'une action involontaire. Aujourd'hui, le grand public exige des tribunaux qu'ils soient intransigeants envers tous les fautifs. On veut la tête du coupable peu importe les circonstances. Le héros, Frédérick Limoges, doit affronter la situation tout en étant confronté à ses remords, à sa peine, à son deuil et surtout à l'amour de sa femme. C'est lourd sur les épaules d'un seul homme qui se sent rejeté de tous. Heureusement restent des amitiés indéfectibles pour jeter un peu de baume sur la plaie.

Il n'est pas facile de créer un personnage auquel on devrait s'attacher en dépit du fait qu'il ait commis un acte répréhensible. La première partie du roman fournit les éléments susceptibles d'aider les jurés que forme le lectorat pour nuancer son jugement. Il fait face à un personnage déboussolé par une tâche qui le discrédite à ses yeux et qui l'obnubile. Perdu dans ses pensées vengeresses, il en vient à oublier ses obligations familiales même s'il est un bon père de famille.

Appelé à porter un jugement, le lecteur dispose d'éléments intangibles pour octroyer son pardon à un homme quand même responsable d'une mort. Comment ce père s'en sortira-t-il alors qu'il est traqué de toute part à travers les médias à scandales ? Il reste la vodka et la fuite à Cuba, où il espère récupérer un amour qui lui file entre les doigts. La déficience de ces moyens est reconnue.

Le quatrième roman de Biz est crédible. Il est porté par une écriture qui s'est peaufinée à travers le rap. La phrase se limite à l'essentiel pour que le message ne se perde pas dans les méandres de la métaphore. C'est direct, fort et voire touchant. Tout est contenu en peu de mots. Le roman ne fait que 132 pages. Mais l'auteur est un amant de la langue et de la culture. Les clins d'œil à la mythologie et à la littérature portent secours à un Prométhée cloué au pilori du rejet professionnel, social et amoureux.

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