Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Bolduc, Charles.

Les Perruches sont cuites.
Éd. Leméac, 2006, 117 p.

Le Vacuum de la vingtaine

Charles Bolduc est né en 1982. Il peut s'estimer chanceux que son recueil ait été publié par la prestigieuse maison d'édition Leméac. On précise que ce sont des nouvelles alors qu'il n'en est rien. Le jeune auteur s'est servi de son quotidien d'urbain pour constituer le matériel de cette œuvre fourre-tout, composée d'anecdotes et de réflexions.

Ainsi nous apprenons que les employés de la ville ramassent les vélos délaissés après l'hiver et que nous pouvons attendre une journée à l'urgence des hôpitaux avant de recevoir les soins ad hoc. C'est pour le moins superfétatoire d'autant plus que ces faits sont rapportés sans mises en perspective, hormis d'être exposés à la poussière dans les établissements hospitaliers. Ce manque de pertinence s'ajoute à l'hébétude existentielle du héros, qui éteint toute empathie que nous pourrions éprouver à son égard. Sa vie tourne autour de la fréquentation des bars qui lui servent de terrains de chasse. S'il n'est pas trop soûl, il rapporte parfois un trophée de ses soirées oiseuses, mais il le perd le matin venu. Femmes et bière meublent son vacuum sans qu'il soit pour autant un déjanté.

Il cherche à se construire une vie structurée autour de l'âme sœur. Sa quête l'angoisse comme ses pairs à l'orée de la maturité. Les expériences qu'il emmagasine l'amènent à s'interroger. Les réponses auxquelles il arrive lui font conclure que " la femme cherche une place dans le cœur de l'homme et que l'homme cherche une âme dans le cœur de la femme ". Il reconnaît comme saint Thomas d'Aquin dans La Somme théologique que la femme a une âme même si elle n'est pas assurée d'une place dans la société. Cette pauvreté discursive est masquée par un titre accrocheur, qui indique peut-être que le héros a atteint le fond du baril pour manger ses perruches un midi avant de s'acheter un 26 onces de whisky qu'il va boire avec des paumés regroupés sur le parvis d'une église.

De nombreux jeunes auteurs ont décrit le labyrinthe de la vingtaine avec beaucoup plus de brio, tels Maxime-Olivier Moutier, Marie-Hélène Poitras… Et l'écriture ne parvient pas à relever cette esquisse malgré les élans poétiques devant lui fournir un bel encadrement.

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Bolduc, Charles.

Les Truites à mains nues
. Éd. Léméac, 2012, 137 p.

On ne voit pas le temps passer

" On ne voit pas le temps passer. Le monde peut battre de l'aile, on n'a pas le temps d'y penser. Faut-il pleurer, faut-il en rire quand toute une vie se résume en millions de pas dérisoires ? Je n'ai pas le cœur à le dire. " En inversant les vers de la chanson de Jean Ferrat, nous résumons l'essence du recueil de nouvelles de Charles Bolduc. Nous ne pouvons suspendre le temps en notre faveur, a écrit Lamartine. " Le temps n'a point de rive ; il coule, et nous passons ! " Il reste au moins le souvenir d'un temps, qui aurait pu semer le bonheur sur son passage. Mais, hélas, la grande faucheuse récolte sans tenir compte de la maturité à laquelle la moisson est parvenue.

En trente courts textes, le narrateur fait le bilan de son existence en colligeant les aléas de la vie, voire les avatars, qui ont alimenté sa réflexion. Fin observateur de la scène existentielle, il en tire des leçons amères. À ceux qui songent au suicide, s'abstenir. Comme l'auteur rédigeait les discours de Gilles Duceppe, il a développé une plume semblable à une tête chercheuse en quête de l'objectif nuisible à la bonne marche des choses. Où le bât blesse-t-il ? En fait, l'auteur répond à cette question en examinant un quotidien qui tourne en rond comme un chien à la poursuite de sa queue.

Le recueil de nouvelles se penche sur des banalités riches d'enseignement pour une conscience perspicace. Charles Bolduc les présente comme des instantanés de nos vies apparemment insignifiantes. Mais derrière les apparences se dissimule une course au bonheur. Une quête du passage vers notre Inde personnel. À l'instar de Kafka, l'auteur en arrive au même constat : il est impossible de dompter l'existence, car elle échappe au harnachement comme une truite que nous voudrions saisir à mains nues.

Œuvre pessimiste s'il en est, mais la sollicitude de l'auteur transparaît à travers une humanité qu'il enrobe dans une écriture délicate. Ça nous repose de la plume de ceux qui, pour créer un effet d'authenticité, se colle à une oralité parfois difficile à décrypter quand elle réfère à une réalité dont le langage échappe à notre compréhension de par sa nouveauté. Bref, ce recueil vient de faire la preuve que rien n'est étranger à la poésie.