Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Bouyoucas, Pan

1. L'Autre. Éd. Les Allusifs, 2001, 102 p.

Destin d'un unijambiste grec

En 1943, à Pantéli, un petit village de pêcheurs de l'île grecque de Léros, Thomas a décidé d'être marin. C'est dans l'ordre des choses après les avoir tellement entendus raconter leurs histoires. Malheureusement pour lui, à 16 ans, il perd une jambe à cause d'un obus perdu par l'armée britannique, qui tentait de chasser les soldats de Mussolini lors de la Deuxième Guerre mondiale.

 

Son rêve s'évanouit ainsi que l'amour d'Olga apeurée par son handicap. Il ne lui reste plus qu'à l'oublier et à exercer un métier à sa mesure. On le retrouve assis devant son paradis perdu, en train de raccommoder des filets de pêche. C'est devenu son gagne-pain alors qu'il ressasse ce qu'aurait été sa vie si le destin l'avait fait tourner à gauche au lieu d'à droite. La tenancière d'un bar le prend en affection et lui prodigue un amour plus ou moins assidu entre deux clients, qui recourent à ses services pour assouvir leur libido. Mince consolation. Mieux ça que rien du tout quand on est devenu un handicapé, ce que lon ne manque pas de souligner en le baptisant, sans malice, " Tripodis ", l'homme à trois pieds : une jambe et deux béquilles.

Devenu une curiosité touristique pour ceux qui visitent l'île, il prend son mal en patience quand, un jour, un voilier vient mouiller dans la baie. Qui en descend? Un sosie qui porte son nom. Le retour de Martin Guer. L'homme qui lui a volé ses rêves et qui lui réclame ce qui lui reste pour l'anéantir à tout jamais. La confrontation est hallucinante comme une légende fantastique qui vient expliquer que le destin se moque bien des ambitions et des amours des hommes. Comme son île tour à tour envahie par les Turcs, les Italiens, les Allemands, les Britanniques, Thomas subit l'assaut d'un envahisseur qui représente ce qu'il aurait pu être.

Une vraie tragédie grecque pour nous avertir, dans une langue belle et dépouillée, que les dés sont pipés. Plus les yeux scrutent l'horizon, moins l'avenir s'annonce prometteur. Pour la petite île qui a défrayé la convoitise des grands de ce monde, voilà qu'elle s'apprête à la fin du roman à assouvir encore celle des Colonels arrivés au pouvoir. Cette roue qui tourne ne connaît pas de jours fériés.

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2. Anna pourquoi.

Éd. Les Allusifs, 2003, 109 p.

Le Sacré et le Profane

Du sommet du mont Apitiki, une forteresse centenaire surplombe l'île grecque de Leros. Nicoletta, une nonne de 50 ans, y vit seule depuis quatre ans en qualité de responsable de la chapelle, qui abrite une icône miraculeuse entourée d'ex-voto. Afin de la soutenir contre le silence, la solitude et le vertige afférent à ce lieu perché entre ciel et mer, l'archevêque a désigné dans cette fonction sœur Veroniki, une jeune novice d'une très grande beauté. Pourtant, la religieuse quinquagénaire avait acquis, comme ancienne missionnaire en Afrique, une carapace assez forte pour la protéger de tout découragement fatal. Elle se prend plutôt pour Dieu " à vivre ainsi au bord du vide, à regarder les mouettes planer librement en savourant la volupté de l'abandon, [...] à toujours regarder l'humanité de haut ".

Son expérience lui avait surtout appris à distinguer la réalité de l'illusion. Nicoletta n'est pas dupe des prétendus miracles de la Vierge de l'icône. C'est plutôt une femme d'action qui sait que l'amour de Dieu passe par l'amour du prochain. Afin de ne pas voir un fossé se creuser entre elle et le monde, elle a même demandé au cabaretier de l'endroit de lui garder les revues qu'il réserve à sa clientèle afin d'y lire les chroniques sur le cinéma qui, semble-t-il, lui offre un portrait valable de notre humanité. Sa vocation ne l'a pas détournée de ses semblables pour lesquels elle est même prête à combler les besoins charnels. Contrairement à son aînée, Veroniki veut se consacrer à Dieu avec la ferveur qui caractérise les jeunes remplis d'idéal. Le démon l'attendra au tournant en empruntant le corps d'un diacre venu dans son nid d'aigle sous le prétexte de restaurer les icônes de la chapelle. Il veut retrouver l'amour d'Anna, le prénom de baptême de la jeune novice. Pourquoi l'a-t-elle abandonnée pour se consacrer à Dieu? Sa déception lui inspirera un graffiti qu'il écrira sur les parois rocheuses de la montagne. Son " Anna pourquoi " que toute la population de Platanos peut lire traumatise tous les mâles dont la douce moitié porte ce prénom.

Ce court roman s'inscrit dans le créneau du sacré et du profane. Existe-t-il une frontière infranchissable entre les deux mondes? Pan Bouyoucas tente de réconcilier la vie terrestre et le royaume des cieux. Il rappelle aux doctrinaires que " l'histoire sainte n'est pas qu'une célébration du martyre et de la mort ". Même " la nature ne porte jamais le deuil. Les malheurs et les désastres ont beau se succéder, les saisons, les fleurs et les fruits persistent à célébrer, avec leurs couleurs et leurs parfums, la vie et ses résurrections. " L'auteur prône en somme la sagesse du paganisme qui s'est donné une mythologie remplie de dieux pour protéger la vie des humains sur terre. C'est bien différent du Dieu dont les fondamentalistes implorent la vengeance.

En somme, cette leçon de théologie plonge au cœur des enjeux humains tels que l'amour, la vie et la mort. C'est très pédagogique : la théorie est illustrée d'exemples frappants. Par contre, l'écriture parfois lourde peut gâter le plaisir du lecteur, sans compter l'épilogue qui relève davantage de l'art du résumé que de la narration. Nonobstant ces faiblesses, c'est un roman intéressant qui encourage les " élans de l'âme " aux dépens des esprits apolliniens.

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3. Le Tatouage. Éd. XYZ, 2012, 199 p.

Courir après des chimères

Il y a quelque temps, le tatouage était l'apanage des voyous pour communiquer leur ras-le-bol au monde entier. Ce métalangage s'est affadi quand les vedettes s'en sont accaparé comme bijou enraciné à même le corps. On peut discuter longuement du bien fondé de cette vogue. Serait-ce un raccourci pour attirer l'attention sur des valeurs dans le monde anonyme des sociétés occidentales ? Peu importe, Pan Bouyoucas s'y est intéressé pour signaler notre attachement à des chimères.

Pour s'y faire, il a choisi comme protagoniste une jeune femme d'origine grecque, qui, encouragée par ses amies, se fait tatouer une rose sous le nombril. La page couverture, plutôt suggestive, couvre un propos tout autre. Il s'agit en fait de l'histoire de Zoé, née de parents très conservateurs. Exhiber un tatouage, c'est presque contester leur autorité. Tel n'est pas le cas. Elle succombe bien inconsciemment à la mode du jour. Mal lui en prend. Voilà que sa rose pousse comme si elle est naturelle, au point que son corps devient un rosier bien vivant.

Comment se débarrassera-t-elle de cette plante indésirable ? C'est le dilemme sur lequel repose le roman. Le tatoueur, décédé inopinément, ne peut venir en aide à la jeune femme. Heureusement un cousin mafieux connaît une clinique qui pourrait extirper cette mauvaise herbe quand elle pousse sur un corps. Mais avec la mafia, il faut toujours se méfier. Zoé l'apprend à ses dépens. C'est la fuite obligée pour échapper à la mort. Une fuite à travers les États-Unis, où elle rencontre des charlatans prêts à l'aider afin de s'enrichir à ses dépens, voire même d'en faire la vierge d'un monde nouveau qui apporterait le salut avec son rosier. Ce point de vue réconforte la jeune femme dans son malheur. Elle croit même être capable de mettre fin à la guerre civile en Côte-d'Ivoire, où elle se retrouve après avoir été enlevée par un homme fuyant avec elle sur un bateau qui a fait naufrage. Pan Bouyoucas n'est pas l'Harpagon de la péripétie.

Le roman s'apparente à une longue nouvelle par sa fin inattendue. Une novella que l'on peut classer parmi les contes pour son invraisemblance. Et tout conte véhicule un message, en l'occurrence celui qui cible nos chimères. Bref, le tatouage est un choix judicieux pour symboliser les courses effrénées au bonheur frelaté.

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