Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Carmain, Louis

1. Guano.
Éd. Hexagone, 2013, 200 p.

Un amour de guerre

La paix n'est pas pour demain. La guerre se prête trop à la poésie pour qu'on la délaisse. Vigny l'a compris. En 1835, il nous rappelait la Grandeur et Servitudes militaire. Des terres à conquérir surgit souvent une femme, inespérée, que l'on voudrait aimer comme on n'a jamais aimé. Pendant que les canons tonnent se trament des intrigues amoureuses qui, hélas, ne se dénouent que rarement en faveur de celui qui aime à mourir, dirait Francis Cabrel Le Dr Jivago l'a compris à ses dépens.

En 1864, Simón Cristiano Claro, le marin assigné à la tenue du journal de bord, s'apprête à vivre les affres d'un amour susceptible d'avorter. Il ne suffira pas de réciter Le Lac de Lamartine pour que la flotte espagnole se retienne de voguer autour de l'Amérique latine afin de reconquérir les terres qui ont jadis fait la gloire de la couronne hispanique. C'est d'abord le Pérou, qui est ciblé afin de convaincre le président Pizet de renoncer à l'indépendance acquise récemment. Si les pourparlers achoppent, l'amiral songe à braquer les canons alignés comme une rangée de dents sur le pont de son navire vers la ville de Callao.

C'est avec civilité que l'Espagne espère recouvrer son ancienne colonie. L'amiral Pinzón rencontre le maire de Callao, faute de s'adresser au chef de l'État. La réception a favorisé Simón. Il a fait la connaissance de Montse, la fille d'un riche propriétaire d'une plantation. C'est le coup de foudre, mais la trentenaire célibataire sait garder ses distances. Rien de mieux pour éperonner un marin scribouillard. Il lui rédige une lettre qui, espère-t-il, touchera le cœur de la belle. Mais encore faut-il qu'elle la reçoive. Ce sera difficile d'autant plus qu'après l'échec des discussions de Pinzón avec le maire, la flotte met le cap sur le Chili afin de reconquérir ses anciennes colonies en commençant par ce pays. En canonnant Valparaiso, on croit que le Pérou cédera à la demande d'Isabelle 11, qui cherche désespérément à redorer le blason de l'Espagne. Pour atteindre ses fins, elle affrète trois autres bâtiments, qui se ravitaillent dans des îles péruviennes couvertes d'excréments d'oiseaux de mer. Quelle richesse ! On peut en tirer le guano, un engrais rentable pour l'économie du pays.

Que résultera-t-il de tout ce pilonnage des villes égaillées le long des côtes ? C'est le dilemme du roman, dont l'intérêt s'amalgame à l'amour d'un marin espagnol pour une Péruvienne inaccessible. C'est avec brio que l'auteur a monté la trame de ce pan historique des guerres hispano-sud-américaines. Il a évité les ornières du genre pour souligner l'orgueil des pays conquérants qui croient que tout leur est dû. L'épilogue, imprévisible comme une nouvelle, exécute une pirouette pour sauver l'honneur d'une reine, qui paya cher pour ses carences à exercer le pouvoir. Exilée en France, elle dut abdiquer en 1870.

Cette uchronie forme un toron composé d'un fil historique et d'un fil romanesque. Ce dernier cependant se perd souvent pendant les combats navals. Heureusement, l'auteur parvient in extremis à le récupérer. En somme, il a écrit une œuvre originale, enrichie par un art scriptural recherché. Un peu trop même. Pour apprécier l'écriture à sa juste valeur, il est requis d'être familier avec l'anacoluthe, l'asyndète, l'ellipse, l'hyperbate et la parataxe, sans compter qu'il faut une connaissance assez pointue de la terminologie pour souquer avec une godille et pour enrouler les haussières autour des bollards.

_____________________________________________________________
 



2. Bunyip..
Éd. Hexagone, 2014, 250 p.

La Papouasie

Qu'un Tasmanien soit le héros d'un roman est un phénomène plutôt rare. Richard Flanagan, qui est né en Tasmanie, a assuré sa renommée mondiale, avec La Fureur et l'Ennui. Ce roman ressemble à Bunyip de Louis Carmain. Dans les deux œuvres, une femme devient terroriste afin de soutenir la Cause.

Bunyip met d'abord le focus sur Timothée, un reporter photographe tasmanien qui reçoit la mission de sa revue d'aller en Papouasie, pour figer sur pellicule les vestiges d'une frégate japonaise qui a sombré il y a 40 ans près de l'île de Bougainville, une île qui porte le nom de l'explorateur qui l'a découverte après avoir bourlingué en Nouvelle-France. C'est le lien trouvé par l'auteur pour relier son roman à tous les problèmes sociaux du monde. Que l'on soit québécois ou papoue, on affronte des situations similaires. Les deux peuples doivent se libérer du joug des entreprises ou des effets de la mauvaise gestion de l'administration publique, souvent corrompue et insensible au réchauffement climatique, qui menace de disparition les atolls du continent australien.

Timothée arrive à Awara en Papouasie pendant que sévit une rébellion. Guidé par Viviane, une Papoue d'origine taïwanaise qu'il a rencontrée dans un hôtel, il est vite intercepté par des guérilleros dirigés par Pisin. Ce dernier est particulièrement heureux d'accueillir cet hôte de marque à qui il dit : " C'est le destin qui vous envoie. " Timothée de répondre : " C'est l'horreur qui me reçoit. " Déjà mijote un plan dans la tête du chef révolutionnaire. Pour le soustraire à sa captivité éventuelle, Pisin lui propose de le mener au site où se décompose la carcasse de la frégate naufragée s'il accepte de réaliser un reportage photos favorable au combat qu'il mène. La proposition est à considérer s'il veut éviter la torture et la mort qui caractérisent souvent les organisations militantes.

C'est la part d'ombre de ces groupes paramilitaires qui réduisent au silence tous les individus susceptibles de devenir leurs victimes. Viviane et Timothée se voient ainsi contraints à donner leur aval à des rebelles, dont les moyens mis en œuvre pour atteindre leur but appartiennent au monde du mal. Louis Carmain perpétue le manichéisme opposant " l'ombre et la lumière ", dirait Marie-Claire Blais. Il soumet ses protagonistes au supplice de l'entre-deux. Pris entre l'arbre et l'écorce, il n'est pas toujours facile de démêler les arguments fallacieux des belligérants de la vérité. Et au fond, le moi ne serait il pas formé de ces deux forces antagonistes ? Le pacifisme s'use au contact de la violence que manifeste, en l'occurrence, Bunyip, le monstre légendaire, tel le Wendigo du Québec, qui entraîne la population australe au cœur d'un genre d'Apocalypse Now.

Le récit est plutôt simple. Un photographe est fait prisonnier par un groupe rebelle. Ce qui valorise cette œuvre, c'est l'atmosphère, souvent sensuelle, que crée l'auteur à travers les labyrinthes du terrorisme. Il rend compte de toutes les facettes du bloc apparemment monolithique de l'être humain, qui se craquelle pourtant devant l'emprise du mal. C'est dans une langue belle restreinte aux initiés que Louis Carmain suit les traces de Malraux. Par économie, il réduit trop la syntaxe à sa plus simple expression comme dans cette phrase qui montre un Timothée attentif aux charmes de sa guide : elle " s'assit jambes croisées position révélant mollets et hauts fonds dont se méfier ". L'ellipse ne produit pas toujours un bel effet. Il reste que l'on sent que l'auteur a accordé une importance capitale à son écriture, sans toujours atteindre la cible du lecteur.

_____________________________________________________________