Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Caron, Jean-François.

1. Rose Brouillard, le film. Éd. La Peuplade, 2012, 239 p.

Vivre sur une île déserte

La littérature insulaire capte l'imagination de par le huis clos qu'elle impose aux habitants. Que l'histoire se trame à Harrington Harbour (Arlette Cousture) ou à l'île Bonaventure (Anne Hébert), le lecteur est séduit par la mer, qui formate ceux qui y vivent. Jean-François Caron ajoute son roman à la thématique. Un ajout de qualité !

L'auteur restitue la vie de l'unique famille d'une île désertée en aval d'un fleuve aux allures de mer. Surnommée l'île du Veilleur, elle fut habitée par Onile Brouillard, " le papa " de l'œuvre, celui qui porte secours aux victimes de la furie des flots. Marié à Marie, promise à quelqu'un d'autre, il l'a unie à sa destinée par un contrat signé à Sainte-Marée de l'Incantation, un village de la côte. De cette union est née Rose, une enfant élevée par un père devenu tragiquement veuf peu de temps après la naissance de sa fille. Le roman examine les liens de ce tandem, des liens tissés étroitement par des silences éloquents. L'héroïne peut compter sur un géniteur de peu de mots, mais sa bienveillance se substitue à l'absence du verbe.

L'environnement austère a scellé la relation père-fille. La mer a présidé au déroulement de leur vie. Une vie soumise aux vents du large, une vie close par aucun horizon, une vie ouverte sur le monde que Rose pourrait parcourir si des ponts reliaient toutes les îles. Les murs ne cloisonnent pas le père et sa fille. Ils vivent du vent, qui entraîne leur esprit en tout sens. Vent menaçant d'une mer que des femmes conjurent par des incantations afin d'échapper au drame de l'Oceano nox de Victor Hugo.

Ce tableau est brossé par Dorothée, une cinéaste d'origine haïtienne. Elle a reçu la mission de tourner un film sur la survivante de cette île perdue afin de stimuler le tourisme dans la région. Souffrant d'un déficit mnésique, Rose habite maintenant à Montréal. La cinéaste croit que sa mémoire sera stimulée si elle la remmène dans son île.

Ce voyage structure le roman. Comme pour un chant choral, Jean-François Caron a regroupé les personnages les plus susceptibles de rallumer le brasier d'une vie qui se consume dans la nuit des temps. Identifiés par une didascalie, les interprètes harmonisent leurs voix pour honorer des gens, dont l'île est comme " un mot échappé " que l'on veut sauver des oubliettes.

Bref, l'auteur a ciselé une œuvre cernée d'une aura poétique, qui plonge le lecteur dans l'admiration pendant ce voyage au bout d'un fleuve camouflant, dans le brouillard, le cœur palpitant des insulaires.

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2. De bois debout. Éd. Peuplade, 2017, 395 p.


Le Mutisme du père

Près de Montmagny, la principale ville du canton de la Côte-Sud se dresse Paris-sur-Bois, un village fictif habité par du " vrai monde ", comme l'a défini Michel Tremblay dans sa pièce ainsi intitulée. Comme on disait dans le temps, le vrai monde travaille au pic et à pelle à la sueur de son front pour un salaire de crève-faim. C'est l'adage qui avait cours dans le Québec d'avant l'ère industrielle et informatisée. André, le père du héros, avertit bien son fils Alexandre que " la vie, c'est pas dans les livres ". Il faut se rendre utile en se mettant au service d'autrui.


André est un modèle du genre. Il peut parer un tas d'inconvénients. Pour sa débrouillardise, la population l'a surnommé Broche-à-foin, fil de fer au Québec qui peut servir en cas de dépannage. Le maire du village peut compter sur lui pour toutes les corvées, voire surtout quand ça sent le brasse-camarade. Incendie, maladie de sa femme qui se meurt d'un cancer, il se déclare présent. La bougeotte le pousse à l'oubli de soi jusqu'à ce qu'un policier l'abatte par erreur sous les yeux d'Alexandre, un prénom en symbiose orthographique avec celui du géniteur. Le père et le fils forment un tandem inséparable même si rien ne les prédispose à s'entendre. Leur quotidien est voilé par le silence. " Tu te tais et tu apprends ", telle est la devise qu'André impose à son rejeton qui le suit dans toutes ses activités. Mais cette incapacité à dire les choses essentielles n'empêche pas le père d'être à sa manière une sorte de livre qui couvre l'ensemble de l'humanité. Alexandre s'applique à saisir ses leçons cabalistiques qui le renseigneronnt peut-être sur la voie à suivre. Même mort, un arbre peut rester longtemps debout et servir de repère à ceux qui sont en quête de vérité. D'où le titre du roman De bois debout.

À travers l'œuvre, on sent qu'une éducation s'accroche aux liens de l'entourage. Ensemble on tisse son cocon. Tison, défiguré lors d'un incendie, connaît quand même l'amour; l'Ours, comme libraire, initie Alexandre à la littérature. Nul n'est une île. Chacun est une bouée de sauvetage pour autrui. C'est une œuvre tendue entre la nature sauvage et des hommes muets qui suspectent les sentiments, soi-disant malsains, qu'engendre l'imprimé en les éloignant de leur vraie nature. L'auteur parvient à démontrer éloquemment que la vie de l'esprit se donne en appui à toute existence. Toute communion est possible parce que tous subissent l'universalité des contrecoups de la tragédie humaine.

Jean-François Caron n'explore pas uniquement l'âme de son protagoniste. Il nage aussi vers l'amont de personnages qui ont contribué à leur insu à l'érection de la personnalité du héros. La narration ne les lance pas dans le vif de l'action. Chacun indique aux lecteurs comment le passé explique son présent. Et en aparté, comme au théâtre, les acteurs des drames qui sont racontés expriment ce qu'ils pensent de ce qu'ils ont vécu. Procédé inusitée en art romanesque.

C'est une œuvre originale qui se sort des ornières narratives en détruisant l'archétype paternel véhiculé par notre littérature. Aujourd'hui, on dénigre le père absent. Autrefois, on se décourageait de son mutisme. Heureusement, le héros comprend l'éloquence silencieuse de son géniteur. Tel père, tel fils, peut-être. Mais sous une autre aura. Bref, c'est beau, voire touchant, parfois fleur bleue et redondant.

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