Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Carrier, Roch.

De l'amour dans la ferraille.

Éd. Stanké, 1984, 544 p.
Au temps de Duplessis

Il n'y a qu'un seul commentaire des œuvres de cet auteur prolifique et important de la littérature québécoise. Il s'agit d'une BD inspirée d'une légende d'Honoré Beaugrand. Roch Carrier a mené une carrière colossale en tant que professeur et écrivain. Il s'est adonné à tous les genres. Et son pavé le plus volumineux De l'amour dans la ferraille compte plus de 500 pages. C'est celui-ci que j'ai choisi de commenter pour mettre l'auteur sur la mappe de CL.


Ce roman est une oeuvre sociopolitique qui souligne la mentalité des Québécois des années 1950. La province était alors dirigée par Maurice Duplessis, un Premier ministre à la poigne de fer. Sans le nommer, l'auteur implique le " cheuf ", comme on l'appelait à l'époque, dans une élection. Et qui dit élection dit route à construire pour s'assurer des faveurs de l'électorat. Un bout d'asphalte pour un vote.

Le fameux chemin " neu " en question se situe en Beauce, région natale de l'auteur, plus précisément dans le village fictif de Saint-Toussaint-des-Saints. On construit pour se faire élire, peu importe la nécessité des chantiers à mettre en œuvre. Comme encore aujourd'hui, le pouvoir vient avec la corruption. C'est la manne pour les entrepreneurs véreux d'origine italienne, qui savent remplir les goussets des bons partis pour qu'on leur octroie de lucratifs contrats. Toute la population se tait car elle profite ainsi des emplois créés. Même le clergé bénéficie du favoritisme d'État. Je me souviens très bien du pavage gratuit en 1956 du chemin de mon lycée en échange du vote des religieux, les seuls enseignants avant 1960. La politique et la religion forment un bon duo pour s'arroger l'argent des contribuables.

La cupidité ne noie pas les autres besoins de notre humanité. Il faut de l'amour dans l'asphalte. L'auteur a choisi le mot ferraille pour évoquer la lourde machinerie requise à la construction des routes. L'argent et le sexe sont les deux mamelles des gens de Saint-Toussaint. Ils ont la " freudinousse " besogneuse. Même les éphèbes ont le loisir d'évaluer le potentiel de leur libido si jamais une âme ressent un manque à combler. Bien payé, bien baiser, la devise fait loi.

Le roman transcende ces données. Tous les nombreux protagonistes enrichissent l'œuvre de leur personnalité. Ce sont des archétypes que les Québécois identifient facilement. On assiste à la marche de tout un peuple vers un avenir plutôt flou. À l'argent, à l'amour, il faut ajouter la religion et ses bondieuseries qui s'offrent comme garantes du paradis à la fin de ses jours. La mort fait partie du décor. Il faut implorer la miséricorde de Dieu par des processions solennelles pour qu'il protège le hameau bien défendu par le curé. Et quand un supposé miracle se produit, le salut est assuré.

Même si l'auteur use ses anecdotes à la corde au détriment de la patience du lecteur, il reste que c’est l’un des meilleurs romans sur le Québec de la décennie 1950 qui hante encore la population."