Paul-André Proulx

Littérature Québécoise

Chassay, Jean-François.

1. L'Angle mort.
Éd, du Boréal, 2002, 333 p.

L'Essentiel est invisible

Il s'agit d'un roman qui, comme un " cahier des charges " à la Georges Perec, recèle quelques secrets familiaux. L'auteur ne suit pas un parcours rectiligne qui conduit du point A au point B. À travers l'évocation des souvenirs de Stéphane, Camille et Dominique ainsi que de leurs conversations téléphoniques, le lecteur tente de déchiffrer l'intrigue, mais le discours des personnages importe peu. L'essentiel est ailleurs. Il porte plutôt sur un angle qui inquiète énormément les conducteurs automobiles, celui qui évapore la présence de l'autre.

Comme au volant de sa voiture, on doit conduire sa vie en tenant compte des angles morts qui coupent la réalité des amarres. La Vie, mode d'emploi de Perec souligne avec à propos le lien manquant qui rend parfois si énigmatique, voire absurde, ce que l'on perçoit des choses. Cet aspect de l'existence explique l'attrait de l'ésotérisme pour combler les absences. Et avec l'âge, l'aire d'évanescence s'agrandit. Mais doit-on s'en désoler pour autant ? Les points occultes ne seraient-ils pas au contraire des atouts précieux pour se protéger des envahisseurs. Être un livre ouvert pour autrui ferait disparaître le vrai sens de la vie. Tout serait de l'ordre du déterminé, du prévisible. Finie la découverte qui permettrait à l'expérience de se faire valoir. Reproduire l'ordre des choses tue l'instinct de vie. L'indéterminé représente tous les possibles de l'être humain. C'est ce qui donne de la consistance à l'existence, comme l'entendait Italo Calvino dans Leçons américaines.

Derrière les conversations banales, derrière la traversée du temps, derrière les intérêts manifestés, en l'occurrence, dans ce roman, l'architecture, la cuisine, l'Histoire et la neurologie, se cachent toujours les réelles identités. Autant de défis à relever pour se rapprocher d'autrui. Ce roman d'intellectuel n'est pas d'un abord facile. Mais Jean-François Chassay présente une facette de la vie à laquelle on ne s'arrête généralement pas. Or, l'inconnu est la pierre d'achoppement à la compréhension de notre univers. Bref, l'auteur démontre que l'humanité doit être en quête de l'invisible qui masque l'essentiel.

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2. Laisse.

Éd. du Boréal, 2007, 188 p.

Retrouver l'animal en soi

Jean-François Chassay s'est penché sur les relations entre maîtres et chiens. Son roman ne sera pas adapté au cinéma par Walt Disney. Il n'apparaîtra pas non plus dans les iconographies sur la gent renifleuse. Toutes races confondues, qui, de l'humain ou de la bête, est l'espèce dominante? C'est le dilemme auquel l'auteur répond. Les anthropomorphistes seront déçus. Il s'agit de chiens normaux, qui ont suivi le cours 101 sur la race canine. Ils affichent de beaux crocs, et aucun vœu de chasteté ne restreint leur instinct sexuel.

 

Le Journal de Montréal une fois lu, les maîtres partent avec leurs bêtes, plutôt imposantes et affolantes. On y rencontre, en autres, un doberman et un mâtin du Tibet. Pas la partie du jour, mais un chien aussi gros qu'un poney. Eux aussi viennent lire leur journal en reniflant ce qui s'est passé au pied des arbres depuis la veille. Tout le monde bien renseigné, c'est l'heure du happy hour par un matin neigeux. Sans laisses, les clébards s'en donnent à cœur joie dans un parc montréalais avec vue sur la montagne. On lève la patte, on se " couraille ", on se monte... Une belle vie de chien! Les maîtres devisent avec un peu moins de convivialité. C'est bien connu, les bipèdes déplumés ont l'art de se " bitcher " derrière des façades de civilité. Mais la résilience vient à bout des chocs. Un vétérinaire rassure le propriétaire sur la mauvaise réputation de son doberman. Le chien comme l'homme naissent bons. Rousseau l'a dit. Dans Tous les chats, tous les chiens, Konrad Lorenz précise que les animaux se conduisent plutôt comme le veut l'aphorisme " tel maître telle bête ". Bref, on se dédouble dans son animal. Comme un anxiolytique, ce compagnonnage réduit l'angoisse du cynophile grâce aux accommodements raisonnables qui assurent les besoins primaires de la gent canine en échange de sa domesticité.

Derrière le parallèle entre ces deux ordres de vertébrés se profile une humanité dont les travers nous rabattent le caquet. Expliquez que le fait de porter une casquette sens devant derrière prouve les progrès de l'humanité? Les snobillards du Plateau Mont-Royal, qui se considèrent comme le nec plus ultra du Québec selon l'auteur, fronceront les sourcils en lisant son roman qui nous exhorte à s'inspirer de la sagesse des bêtes. Comme Pierre Crépeau dans Kami, mémoires d'une bergère teutonne, Jean-François Chassay démontre que le compagnon de l'homme est parfois plus humain que le bipède vaniteux.

Ce diptyque est fort dépaysant. Le premier volet ressemble à un recueil de nouvelles qui présente maîtres et chiens en neuf chapitres. Le tout est suivi d'une longue narration magmatique de leur rencontre au parc. C'est redondant, voire lourd, même si l'auteur allège son oeuvre d'un humour qui, malheureusement, manque souvent la cible. Malgré les bémols, ce roman original illustre bien notre société individualiste.

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3. Sous pression.

Éd. Boréal, 2010, 232 p.
Un homme déclare à son ami qu'il va se suicider à minuit ce jour-là.

Peut-on se suicider ?

La vie vaut-elle la peine d’être vécue ? Jean-François Chassay revisite Camus pour y répondre sans pour autant parvenir à la même conclusion. Meursault se dit heureux dans L’Étranger, parce qu’il « s’ouvre à la tendre indifférence du monde ». Dans Sous pression, un professeur de physique de Montréal provoque ses amis, à qui il a fixé un rendez-vous au cours d’une seule journée pour éprouver leurs convictions à l’égard du bonheur sur terre. À l’instar du théâtre classique, l’intéressé, qui pense au suicide, veut entériner sa décision sur-le-champ en transférant le poids de ses soucis sur les épaules d’autrui, comme Don Diègue qui supplie le Cid de venger son honneur.

S’ils ne parviennent pas à lui fournir des arguties, qui justifieraient la nécessité de la vie, le héros s’épargnera toute culpabilité avant de poser l’acte fatal pour échapper, contrairement à Sisyphe, de rouler son rocher au sommet d’une montagne. Étant physicien, il avait cru élucider le dilemme que pose l’existence. Mais l’humanité ne se réduit pas à une accumulation de molécules que l’on parvient à comprendre par une analyse scientifique.

Les saintes Véroniques et les saints Josephs d’Arimathie que le héros a convoqués pour l’aider à monter au calvaire se sont assis sur sa croix en lui tenant des propos stériles. Mais le bavardage est très révélateur de la piètre image qu’il projette. C’est un savant prétentieux, brillant certes, mais il a passé sa vie dans une tour, indifférent aux autres alors qu’à 47 ans, il accomplit un virage à 180 degrés pour que l’on verse quelques larmes sur l’absurdité de la vie. Déception ! On lui commande de se retrousser les manches pour soigner sa peste existentielle. On ne fuit pas la maladie, on l’assume comme le médecin de La Peste.

En somme, il s’agit d’une réflexion philosophique, kaléidoscopique de par la diversité de ceux que le héros a consultés. Derrière cet exercice shakespearien, on sent qu’il faille adopter un existentialisme utilitariste pour survivre dans la jungle humaine.

Fidèle à la facture dichotomique de Laisse, son précédent roman portant sur les chiens et leurs maîtres, l’auteur partage celui-ci entre les pensées d’un prof, qui se prend pour le Christ à Gethsémani, et les monologues de ses amis. La facture n’est pas sans causer quelque ennui de par sa redondance qu’atténue une écriture limpide. Bref, inspiré d’une vaste culture, ce regard sur la via dolorosa exploite la seule question importante de la vie, mais sans répondre aux attentes du lecteur.