Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Chen, Ying.

1. Le Champ dans la mer. Éd. du Boréal, 2002, 114 p.

La Fidélité au passé

Ying Chen illustre dans ses romans le déchirement entre deux mondes, celui du passé et celui de la société qui nous anesthésie par ses loisirs. Dans Immobile, l'auteure remontait même au-delà de la vie, voire dans des réincarnations antérieures. Avec Le Champ dans la mer, elle se limite à l'enfance et à l'adolescence.
L'héroïne est une jeune femme mariée, qui ne peut se détacher d'un amour d'adolescence, le vrai qu'elle a connu dans la campagne chinoise. Sur fond de guerre et de changements sociaux, elle a vécu en solitaire d'autant plus que son père, un maçon, était mal perçu au sein d'une population agricole. Il est mort d'ailleurs de façon mystérieuse en tombant d'un toit qu'il réparait. Privée de ce lien important pour son développement, elle a aimé d'autant un adolescent qu'elle espérait marier un jour.

Vivant dans une société qui travestit ce que nous sommes, l'héroïne se sent mal à l'aise dans son rôle de femme moderne. Sa mémoire la ramène constamment à ce passé, qui l'a privée des hommes de sa vie, ceux mêmes qui auraient facilité son développement. Pour leur rester fidèle, elle se détache d'un amour adulte pour entamer celui qui n'a été qu'esquissé à son adolescence. Son drame rappelle celui des peuples de l'Est interpellés par la machine commerçante de l'Ouest, qui frappe à leurs portes pour vendre les dérivés du bonheur. Tout Asiatique qu'elle est, l'héroïne tourne le dos à cette sollicitation pour respecter ce qu'elle est. On connaît la vénération des Orientaux pour leurs ancêtres. Comme eux, elle est fidèle à ce qui l'a engendrée.

Ce roman est un voyage dans l'imaginaire onirique d'une femme. L'écriture dépouillée convient bien à l'état d'esprit de cette héroïne qui s'est fait voler son enfance. Ce genre d'œuvre n'échappe pas aux piétinements. C'est intéressant dans la mesure de notre curiosité pour les fondements d'une personnalité. À ce titre, ce roman est marquant et caractéristique des écrivains migrants.

Ying Chen vit dans la campagne québécoise, où elle a retrouvé ses champs de maïs. La tiendront-ils attachée à une civilisation qui risque de mourir hors de ses frontières?

______________________________
 

2.Un enfant à ma porte.

Éd. du Boréal, 2008, 155 p.

Avoir ou ne pas avoir d’enfant

Contrairement aux auteurs migrants, Ying Chen, une romancière d’origine chinoise, ne choisit pas comme décor un quelconque créneau identifiable à une aire ethnique ou spatio-temporelle. Ses personnages mêmes répondent à unique lettre de l’alphabet. Monsieur A. est ainsi le conjoint de l’héroïne de ce roman, qui, de L’Ingratitude à Querelle d’un squelette avec son double, poursuit une introspection afin de se définir selon quelque universel englobant tout l’univers féminin.

Un enfant à ma porte aborde la stérilité d’une femme désireuse de développer malgré tout son instinct maternel, à l’instar de Ha Long de Linda Amyot. Mais qu’est-ce qu’une mère ? Avec une lucidité peu commune, elle questionne ses sentiments à cet égard. Elle conclut de sa réflexion qu’elle ne peut échapper au sacre qui la couronnerait comme génitrice. Heureusement, elle découvre, par un beau matin, un enfant abandonné devant sa porte. Par le biais de l’adoption, elle compte prouver à son conjoint qu’elle est une femme complète, voire une mère parfaite. Si Monsieur A. conçoit sa paternité sous l’angle du pourvoyeur, sa conjointe, elle, réalise que la maternité s’examine sous des angles plus complexes. Être mère, c’est un job à plein temps qui la gruge de l’intérieur. Comme la vieille dame indigne du film de René Allio, elle se doit d’envisager des mesures pour se protéger. Ce roman, à l’ère des pensions alimentaires, encourage la femme à transcender tout modèle culturel qui la dissoudrait comme un ver à soie.

Ying Chen porte un dur coup au machisme. Comme dans Ha Long de Linda Amyot, Aki Shimazaki discute d’une question d’une brûlante actualité : avoir ou ne pas avoir d’enfant.