Paul-André Proulx

Littérature Québecoises




Chevrier, Yves.


Où est le p'tit Jésus, tabarnak? Éd. du Cram, 1996, 292 p.

La Prêtrise de nos jours

Le prêtre représente une figure ambiguë de la société dont on se méfie de plus en plus. Les pédophiles du clergé bostonnais ont entraîné d'ailleurs la faillite du diocèse à la suite des nombreux procès dont ils furent l'objet. Les ecclésiastiques se sont donc créé une mauvaise réputation, alors qu'ils ont déjà occupé une place privilégiée dans notre esprit. Que l'on pense au curé de Bernanos, à Léon Morin de Béatrix Beck ou au missionnaire d'Archibald Joseph Cronin. Quant à Yves Chevrier, il questionne les pratiques associées au représentant de Dieu sur la terre.

Son héros est un trentenaire dont l'apparence extérieure rappelle la face du Christ ou de Guevara. Et comme eux, il a un préjugé favorable pour les moins bien nantis. Bienheureux les pauvres! La pauvreté élevée au rang de dignité humaine. Fort de cette naïveté socialiste qui prônait un nivelage par la base aux lendemains de 1968, le bon prêtre quitte l'enfer de Montréal pour les rives célestes du lac Témiscouata. Au volant d'un " char " de curé, une petite Dart de Chrysler, il arrive à Saint-Just, un village gaspésien fondu dans un paysage paradisiaque. Il est particulièrement enthousiasmé par ses nouveaux paroissiens, qui déploient tous les efforts nécessaires pour mettre sur pied une coopérative agro-forestière devant assurer le développement économique de leur région.

Félix Thivierge trouve enfin l'orientation qu'il faut donner à son sacerdoce. Animé de bons sentiments, il congédie la servante devant veiller à son bien-être, il dépouille l'église de ses œuvres d'art, reliques bourgeoises qui ne siéent pas à la charité chrétienne, et il transforme le presbytère en centre d'accueil pour les freaks de la ville et les mères célibataires. Il croit vraiment remplir sa mission sacerdotale en poussant sa nouvelle moto vers les bars pour prendre un coup en toute fraternité ou pour peloter en dansant les jeunes femmes en mal de convivialité. Cette conduite met en branle les ragots de ceux qui s'attendent de leur pasteur une rectitude à toute épreuve. C'est bientôt tout le Témiscouta qui freake à cause de l'ouverture d'esprit de ce cénobite amoureux de sa communauté.

Ses aventures n'atteignent pas la densité dramatique des rapports entre la comtesse d'Ambricourt et son curé. On dirait plutôt des bobards racontés par un vieux lubrique qui veut se rendre intéressant. Malgré le titre frondeur, le roman est d'un classicisme qui rappelle l'art d'écrire des années 1940. En général, les Québécois reconnaîtront en Félix Thivierge une connaissance qui a déjà été aux prises entre l'appel de Dieu et celui très pressant de la chair, qui a détourné de nombreux prêtres de la chaire alors que le sacerdoce leur allait comme un gant. L'amour serait-il tabou pour Dieu?