Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Chung, Ook.

L'Expérience interdite. Éd. du Boréal, 2003, 190 p.

L'Exploitation des écrivains

Ook Chung est arrivé à Montréal à l'âge de deux ans. Il est né au Japon de parents coréens. Comme écrivain, il compte quatre oeuvres à son actif, dont sa dernière est L'Expérience interdite. Avec ce roman, Ook Chung nous plonge dans un univers peu familier aux Occidentaux, soit la culture des perles et le trafic de la bile d'ours. L'auteur se fait pédagogue en incluant sa connaissance des sujets évoqués pour nous mener au cœur d'une dynamique beaucoup plus large. À partir d'un parallèle allégorique, il définit la particularité de l'écrivain au sein de l'humanité.

 

La linéarité étant inversée, il nous présente d'abord les objectifs que Bill Yeary a atteints. C'est dans la troisième partie de l'œuvre que nous apprenons comment lui est venue cette idée machiavélique d'exploiter une usine d'écrivains sur l'île de Guam au large des Philippines. Après la mort d'Ama, sa bien-aimée pêcheuse de perles, il s'intéresse à cette industrie afin de s'enrichir promptement. Après son échec dans le domaine, le héros se tourne vers un commerce peu connu en Occident, soit la vente de la bile d'ours, dont on se sert dans la pharmacopée chinoise pour guérir les maladies de l'estomac. L'auteur nous familiarise donc avec ce trafic clandestin très lucratif et illicite même en Asie.

Comme Bill est friand de fric, il imagine une application des techniques employées avec les ours à des écrivains afin de les inciter à produire des chefs-d'œuvre. Dans un château, il réussit à réunir des hommes qu'il encage après leur avoir fixé un genre de robinetterie pour cueillir la bile qu'ils secrètent. Ainsi, Bill Yeary pense-t-il obtenir plus facilement d'eux des oeuvres majeures qui feront sa fortune. L'auteur explique avec conviction comment cette idée farfelue peut prendre forme. La propension à la misanthropie du héros l'amène à accueillir chez lui, les éclopés de la vie ou les solitaires qui préfèrent vivre en ermite. Ces derniers sont des hikikomori, des reclus plus ou moins volontaires. Il va compter aussi sur les parents prêts à vendre leurs enfants pour un pécule parfois ridicule. Nul remords n'affecte le héros, qui se dit que, partout à travers le monde, on se livre à des trafics honteux sans que personne ne proteste. Au banquet de la vie, on profite allègrement de la sueur des autres, même de celle des écrivains.

Dieu n'a-t-il pas condamné l'homme à souffrir et à mourir? Pourquoi donc ne pas devancer son destin? Ook Chung dénonce cette vision misanthrope, porteuse des pires horreurs. Son roman est une mise en garde contre toute tentative de réduire l'humanité à une espèce de Yeti. L'auteur oriente surtout son projecteur sur les écrivains pour qu'ils se libèrent des pratiques esclavagistes attenantes à leur métier. L'expérience interdite que l'on décrit est incorporée dans une allégorie facile à saisir à cause d'une écriture dépouillée d'artifices. En plus, c'est très instructif. Bref, ce roman inspiré de la science-fiction fait la promotion de l'être humain tout en dévoilant la face cachée de l'exotisme.