Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Courtemanche, Gil.

1. Une belle mort
. Éd. du Boréal, 2005, 208 p.

Les Fins dernières

1.La figure paternelle représente une énigme que Gil Courtemanche décortique avec une sincérité qui en décoiffera plus d'un. Il s'emploie à descendre de son socle ce père que nous devrions aimer, mais qui personnifie la source de nos frustrations. En Occident, il apparaît comme l'obstacle majeur auquel il faut se mesurer pour devenir adulte. L'amour qu'il devrait susciter se transforme souvent en haine chez le rejeton qui se sent victime de son despotisme. D'ailleurs, l'auteur le compare à tous ces pères du peuple, de Staline à Duplessis, qui ont dirigé au doigt et à l'œil. Sous leur gouverne, les familles forment des états assujettis à leur volonté. Même si le bien des leurs dicte leur conduite, ils incarnent les hommes à abattre, tel que Freud l'a démontré avec son fameux complexe d'Oedipe.

Les enfants issus de ce contexte passent leur vie à vouloir régler, en vain la plupart du temps, les différends qui les opposent à leurs géniteurs, comme le rappelle Mô Singh dans Crève, maman. Souvent sans l'avouer, leur mort est attendue avec impatience pour que s'accomplisse la suite du monde. C'est le canevas qui soutient le drame d'André, l'aîné d'une famille de dix enfants. Réunis chez leurs parents à Noël et au Jour de l'An, chacun se sent concerné par la fin prochaine du chef de la meute, atteint par la maladie de Parkinson. Contrairement aux héritiers du laboureur de La Fontaine, ils veulent régir son départ sans l'avis du principal intéressé, encore lucide. Divisés en deux clans à ce sujet, les " bouddhistes " aimeraient qu'on laisse la vie suivre son cours tandis que les " médicaux " voudraient qu'on l'endigue pour la prolonger.

Quant au héros, il s'exprime en faveur d'une fin en harmonie avec ce que son père a toujours aimé : manger, boire, pêcher et diriger. Malgré son aversion pour lui à cause des injustices dont il fut victime, il envisage un départ qui respecte ses volontés au risque de réduire son espérance de vie. Avec la complicité tacite de la mère et la participation du neveu, il entreprend d'abréger l'existence dérisoire de son père en le gavant de pâtés de foie gras, de fromages et de bons vins. Sous forme déguisée, cette apparente compassion cache une mort assistée sans le consentement du moribond. Ce choix pose la question controversée de l'euthanasie, d'autant plus que c'est celui d'un fils révolté.

Pour atteindre son objectif mortifère, André doit fréquenter davantage l'homme qu'il hait. Ce rapprochement favorise un approfondissement de ses relations filiales. Sa réflexion l'amène à être finalement heureux de cette descendance parce qu'il réalise qu'il a hérité de la fierté et de l'indépendance d'esprit de son père. Si, par ailleurs, la mère a toléré la violence d'un mari despote, c'est que derrière les apparences se cachait un véritable amour. En bonne catholique, elle a arrondi les angles pour que son rêve de jeunesse demeure une réalité, même dans la tourmente. Grâce à sa future femme surtout, le héros sexagénaire trouve une certaine sérénité parce qu'il se sent le témoin privilégié de la " révolution tranquille " de tout un peuple, dont le père est un jalon de l'évolution, et le neveu, le nouvel échelon d'une génération, moins esclave de la rectitude qui tue.

Telle la philosophie de Heidegger, ce roman renvoie à notre finalité. L'occulter soulage l'angoisse, mais le silence n'a rien d'éloquent quand il sert de refoulement aux sentiments. En somme, il s'agit d'une méditation infiniment triste et touchante, qui démasque les craintes, les préjugés et les clichés que nous entretenons à l'égard des conséquences funestes de la maladie. Cependant il ne faut pas être dupes de l'argutie de l'auteur pour défendre une thèse de casuiste qui veut justifier un acte que d'aucuns jugeront répréhensible.

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2. Je ne veux pas mourir seul.

Éd. Boréal, 2010, 155 p.

Mourir sans avoir aimé

Gil Courtemanche annonçait sa mort prochaine dans Je ne veux pas mourir seul. Atteint d'un cancer du larynx, il s'est livré corps et âme à la lourde machine des cures hospitalières. La maladie l'a finalement vaincu après une courte rémission. Mais de quoi la mort a-t-elle triomphé ou triomphera au moment où il a écrit cette autofiction ? C'est la question à laquelle il répond avant de rendre son lectorat orphelin. Il tenait à préciser les enjeux importants pour les hommes, qui, comme lui, n'accordent pas à l'amour un intérêt de premier plan..

Il a choisi d'analyser comment file la vie ou, plutôt, comment il l'a laissé filer. " J'aime vivre, mais je n'aime pas la vie. " Ce n'est pas un paradoxe. Il s'est offensé de voir que l'humanité a tourné le dos à ce qui devrait l'animer. Il se le reproche au premier chef. Sans aucune pudeur, il reconnaît ses lâchetés, surtout celle qui le retenait de s'approcher d'autrui. Il l'a payé chèrement en recevant un courriel lui annonçant que sa femme le quittait le jour même qu'il apprit le fatidique pronostic. En regardant une photo de son mariage, il s'est rappelé la distance qu'il avait créée entre l'être aimée et lui-même. Jamais il ne lui aurait pris la main en public. Et pourtant, il l'aimait comme aucun homme n'a aimé. Fidèle, malgré des conduites ambiguës, il enseigne que la vie, c'est l'amour.

En fait, ce n'est pas un roman sur la mort. C'est un roman sur la vie. Comme " des cons ", écrit-il, on se tue soi-même avec des milliers de petites morts. Mourir à des milliers de gestes altruistes, comme le propose pourtant Schopenhauer. " L'enfer, c'est nous-mêmes ", aurait écrit Gil Courtemanche.

Il laisse ce bel héritage, qui repose sur l'amour et le don de soi pour connaître une " belle mort ". Se donner à la femme, en ce qui le concerne, parce qu'elle enfante un nouvel homme en s'alliant avec lui. Bref, c'est le plus beau roman sur l'amour, l'amour qui triomphe de la mort comme il en est d'un arbre, qui vit au-delà du trépas de celui qui l'a planté.