Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Croft, Esther.

1.De belles paroles.
Éd. XYZ, 2002, 168 p.

Victime des beaux parleurs

" Paroles, paroles, " chantait Dalida. Esther Croft a transposé cette chanson en roman, pour lequel elle a mérité le prix France-Québec 2003. C'est un défi d'aborder le thème de la parole sous forme romanesque. A priori, il semble que la poésie s'y prête davantage. Pourtant l'auteure a su inventer des Orphées assez convaincants pour charmer la bête sauvage qui taraudait le cœur d'une femme enseignant à des élèves en difficultés d'apprentissage.

Cette dernière a toujours souffert de son inaptitude à traduire ses sentiments en paroles. Quand, dans une famille, on n'appelle pas un chat par son nom, il n'est pas surprenant de voir surgir une telle déficience à l'âge adulte. Menant une vie sous la consigne du " motus et bouche cousue ", elle ne peut se servir du langage comme exutoire à ses oppressions. Comme elle en est très consciente, elle espère libérer le verbe de sa prison.

Pour y arriver, elle cherche l'homme qui la ferait naître à elle-même. Celui qui connaîtrait les mots libérateurs, ceux que l'on veut entendre pour sortir de sa cache. Le premier volet de ce diptyque est consacré aux ensorceleurs qui savent faire danser le serpent aux sons de leur flûte. Elle marie un journaliste, un habile communicateur, qui sait choisir le mot approprié pour cicatriser ses blessures. Elle le considère comme le médecin de son âme, en qui elle a une confiance aveugle. À la mort de son mari, elle apprend à ses dépens qu'elle fut le jouet de ses belles paroles comme elle le sera du nouvel homme de sa vie trois ans plus tard. En somme, les sauveurs cherchent davantage leur intérêt que le salut d'autrui.

Dans le second volet du diptyque, l'héroïne quitte son village pour se refaire une virginité. Elle décroche un emploi auprès des aphasiques. Grâce à ses connaissances de l'art théâtral, elle parvient à leur donner des instruments efficaces pour recouvrer la parole. Ce travail établit un pont entre son passé oppresseur et son avenir maintenant prometteur. Paradoxalement, c'est au sein de gens démunis comme elle que la rédemption se manifeste. Comme le dit l'héroïne, " il y a des gens qui, rien qu'à nous regarder, rien qu'à nous sourire, même au fond de leur fragilité, parviennent à nous offrir quelque chose de précieux. Il y en a d'autres qui, même les bras chargés, la bouche exubérante et l'œil éblouissant, réussissent à nous déposséder. En ayant l'air, pourtant, de nous avoir comblés. Pourquoi est-ce si souvent ceux-là qui nous séduisent? Avons-nous à ce pont besoin d'être trompés pour réussir à vivre? "

C'est un roman très bien ficelé. Même si le sujet se prêtait à un traitement " intello ", l'auteure a su éviter ce couloir de chapelle pour présenter une femme en proie à un réel problème de communication. Et sa plume parfois incantatoire pare son oeuvre d'une aura très poétique. Bref, Esther Croft dénonce les beaux parleurs comme La Fontaine dans Le Corbeau et le Renard.

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2. Le Reste du temps.

Éd. XYZ, 2007, 104 p.

Face à la mort

Esther Croft est très sensible au sort qui attend l'humanité souffrante. Avec ce recueil de nouvelles, elle se penche sur ceux qui plongent malgré eux " en chute libre " dans " l'océan trompeur ", dont les miroitements laissent croire aux destins les plus prometteurs.

 

Les possibles se buttent toujours aux portes de la vulnérabilité. Dans cette œuvre, les héros s'assument en transcendant leurs sentiments d'impuissance devant la maladie et la mort. Avec la force du désespoir, ils accrochent leur détresse à l'espérance d'un autre mode de vie possible. Dans le film La Neuvaine de Bernard Émond, l'héroïne médecin trouve son salut dans son utilité à sauver encore d'autres vies. Dans Dawson Kid de Simon Girard, la strip-teaseuse ne s'en laisse pas imposer par le spectre du meurtrier cinglé en se consacrant dorénavant à la boxe. Les nouvelles font ressortir ainsi la dynamique qui soutient les protagonistes devant l'écran noir de la fatalité et de leur finitude.

Esther Croft joint aussi sa thématique à tout ce qui contient l'existence entre parenthèses. Pas de révolte flamboyante, juste une lueur qui empêche l'obscurité d'imposer sa loi. Dans un monde marqué par le silence divin, les personnages n'ont d'autre choix que de s'articuler un monologue rédempteur, comme ces parents au chevet de leur fils mourant, ou cette vieille dame retirée avec son mari au Lac Noir pour confier au courant son dernier souffle. La douceur de l'écriture imprègne ce recueil afin que les fins dernières ne distraient pas du devoir premier de se créer une symbolique de l'infini, comme le recommande vivement Élise Turcotte dans Comment faire une maison pour ses morts.