Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Desjardins, Marie.

Ellesmere.

Éd. Cram, 2014, 140 p.

Paul et Virginie au pays du Québec

L'île d'Ellesmere est située au nord du Nunavut. Faisant face au Groenland, elle fait l'envie, en particulier de la Russie, qui s'intéresse à cet espace canadien bordant l'Arctique. C'est la route maritime menant vers le Pacifique, celle qui a causé la mort de l'équipage de John Franklin en 1845. Afin d'affermir la souveraineté du Canada sur cette île, le Gouvernement a déporté, en 1953, des Inuits d'Inukjuak au Québec vers ce territoire hostile. Sans aide, certains ont survécu et s'y sont finalement installés.

Marie Desjardins s'est inspirée de cette page peu glorieuse de l'Histoire pour concocter un roman original traitant curieusement des rapports d'une famille de la Montérégie habitant entre le lac des Deux-Montagnes et l'autoroute 20. L'auteure n'exploite pas nécessairement un couloir géographique quoique son roman disperse ses personnages au quatre coins du monde. L'exil est le lot de tous et chacun. Un oncle est ministre à Ottawa, un autre est un écrivain résidant à Los Angeles, un neveu s'installe à Toronto, une nièce joint une communauté religieuse en Roumanie et, finalement, l'aîné choisit, pour échapper à la justice, l'île d'Ellesmere afin d'y construire des habitations.

La trame s'échafaude au sein d'une famille dont le père est vétérinaire. Avec son fils Jess, un maniaco-dépressif, il parcourt la région agricole qu'il habite pour veiller à la santé du troupeau des fermes laitières. Sous l'égide de cet homme perdu dans ses pensées autant que sa femme, les enfants tentent de s'épanouir sans l'appui parental. Chacun réussit, pas très élégamment, dans la vie, tout en ratant sa vie. Apparemment, les étoiles semblent alignées pour que tous connaissent le bonheur comme dans Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre. La pureté des sentiments cède le pas aux besoins affectifs que Jess exacerbe pour tuer l'âme de sa sœur à l'intérieur d'un amour fusionnel et incestueux. Une sœur peintre abandonnée par un frère en fuite. Et le narrateur, le frère cadet, peint lui aussi, mais c'est surtout un fainéant qui apprécie le succès à cause de ce qu'il apporte : argent, femmes, plaisirs mondains… En somme, chacun s'enfuit pour mener sa vie aux dépens d'autrui. Qui paie en fait la note de ces exils ? Une femme qui n'est jamais parvenue à s'assumer.

Marie Desjardins lègue au lectorat un magnifique roman sur l'exil intérieur que concrétise un espace situé au bout du monde. Les références de l'auteure sont judicieuses. Elles appuient la thématique sous une écriture personnelle et bien fignolée. Bref, c'est un petit bijou de roman.