Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Desjardins, Martine.

1. L'Évocation.
Éd. Leméac, 2005, 169 p.

Les Effets de la rancœur

En 1838, des colons s'installent dans le canton d'Armagh, nom homonyme d'une ville de l'Ulster en Irlande du Nord. C'est dans ce décor qui longe la route 281 d'aujourd'hui que Martine Desjardins transplante ses personnages, dont Magnus McEvoy, un contre-amiral irlandais sous les ordres du général Wolfe lors de la conquête anglaise. Il ne s'agit pas d'un roman historique, mais d'une incursion dans le monde secret de l'ancien officier venu s'établir dans la région de La Chaudière. Jusqu'à sa mort, il y exploita une mine de sel qui fit sa richesse.

Son décès sert d'amorce à la vengeance de sa fille Lily, qui veut laver le déshonneur dont ses parents ont été victimes. Mise au courant de leur secret en écoutant aux portes, l'héroïne entreprend, à leur mort presque simultanée, un long deuil pendant lequel elle s'isole, de 17 à 22 ans, dans le magnifique manoir familial, Rideaux fermés, certaines pièces condamnées, elle se prépare psychologiquement à sa victoire. Se laissant dépérir, elle survit grâce au sel dont la propriété de conservation est reconnue. Elle recueille même ses larmes qu'elle fait sécher pour qu'elles se transforment en perles cristallines. En somme, elle cherche à s'ériger elle-même en statue de sel comme la femme de Loth afin que le coupable n'oublie jamais son infamie.

Au cœur d'une longue métaphore, le sel maintient vivante la rancœur de Lily. Dans son sillage, elle entraîne ses domestiques qu'elle prive des plaisirs de la vie, symbolisés par leur goût du sucre. Sous sa gouverne, le manoir s'imprègne d'une atmosphère mortuaire. Elle commue même la mine de sel en mausolée pour ses parents grâce au don de sculpteur de Maître Anselme. Sur terre comme sous-terre, le domaine devient un vaste cimetière figé dans le sel comme les villes de Sodome et Gomorrhe.

Ce roman allégorique trempe dans une ambiance gothique, nourrie par la fantasmagorie des légendes québécoises du X1Xe siècle. Comme la soi-disant sorcière Marie-Josephte Corrivaux, la mère de Lily est considérée comme une " fluvienne ", esprit maléfique responsable des naufrages. Martine Desjardins a évité de confiner son œuvre dans un genre donné. Elle a regroupé quelques caractéristiques du roman historique et fantastique pour évoquer l'amertume de son héroïne. Écrit avec une fine plume, le récit de ses doléances connaît un dénouement précipité qui crée malheureusement une impression d'œuvre inachevée.

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2. Maleficium. Éd. Alto, 2009, 183 p.

Le Rôle de la femme

Martine Desjardins vient de réécrire un chapitre de la Genèse, soit celui de la perte de l’éden. Adam a mangé le fruit défendu à l’invitation de sa compagne Ève. Si la Bible est la parole de Dieu, il faut reconnaître que le susdit passage discrédite la femme qu’Il a pourtant créée.

L’auteure remonte avec un brio inouï aux fondements de la culture occidentale issue du Moyen Orient, où a macéré ce qui allait advenir de notre destinée et, en particulier, de celle de la femme. En regard des écritures saintes, cette dernière a transformé le paradis en pandémonium. Pour se venger d’avoir été relayée aux officines du mal, elle agit sur les hommes comme un maléfice, qui concourt à leur perte.

C’est une œuvre magnifique, accolant une forme romanesque des plus originale à la source de la condition féminine. La démonstration épouse le rituel du sacrement du pardon alors que sept hommes d’affaires ambitieux débitent de soi-disant actes peccamineux, tout en se disculpant sur le dos d’une femme aux lèvres fendues, portefaix de leurs maux. Une vierge laide qu’ils désirent l’instant d’une transaction, une vierge qui incarne le mal dans la souffrance qu’elle transmet à ceux qui l’approchent. À quelques exceptions près, les fautes avouées dans le confessionnal ne ressemblent en rien aux formulations de naguère. C’est le lieu pour véhiculer la thématique que l’auteure enrichit à travers l’évocation des sens. Chaque chapitre baigne dans une atmosphère érotisante qu’accentuent les odeurs d’épices et de savons. Produits auxquels réfère l’auteure à la manière des reporters en leur faisant occuper des pans trop larges au cœur de la fiction.

Hormis ce bémol, c’est avec un vocabulaire ad hoc et un don de conteuse accomplie qu’elle exhale le corps, Un corps que représente la couverture aguicheuse du roman, voire blasphématoire, mais qui résume en fait le propos. Un corps nu, dont le sexe est masqué par le cœur ornant la statue traditionnelle de Jésus adulte, dite du Sacré-Cœur. Un corps contraint qu’il faut libérer. Bref, Martine Desjardins s’est détournée de la voie céleste pour examiner ce qui grenouille dans les souterrains des religions triomphantes telles que l’islamisme et le catholicisme.