Paul-André Proulx

Littérature québécoise

DesRochers, Jean-Simon.

1. Le Sablier des solitudes. Éd. Herbes rouges, 2011, 359 p.

Éros et Thanatos mènent le bal

Sur la route 112, à la hauteur de Rougement, trois cyclistes ont perdu la vie sous les roues d'une fourgonnette conduite par un jeune mort de fatigue. C'est au même endroit que Jean-Simon Desrochers a tourné son sablier pour que le temps poursuive sa course vers quelque paradis. Course perdue d'avance. Il n'existe pas de " paradis, clef en main ". Comme Marie-Claire Blais, l'auteur loge son roman à l'enseigne du pessimisme pour démontrer la faillite du genre humain.

Dans un triptyque, l'œuvre réunit treize personnages venus de tous les horizons, Un ministre et son chauffeur, un conducteur d'autobus et son unique passagère, une masseuse avec ses spéciaux, un " baker " de Tim Horton, une militaire qui a œuvré en Afghanistan, une mère monoparentale, un couple qui bat de l'aile, un artiste vivant aux crochets de l'État, un " trucker " américain et un fan de porno. Cette liste donne l'éventail commun de la population côtoyée au Québec. Il ne manque qu'un curé qui exerce son ministère dans plusieurs paroisses.

Ces derniers sont incarnés dans un quotidien enraciné dans le besoin de survivre. Leurs luttes ne les amènent pas à lever les yeux vers le ciel. À la guerre comme à la guerre. Primo vivere. Tous sont ancrés dans l'urgence de vivre comme s'ils en étaient au dernier droit de leur existence. Qui dit urgence pense surtout à sauver son corps que l'on lance dans des ébats qui font croire à la vie. Le premier volet soulève la problématique à laquelle ils sont confrontés. Le second les lance tous sur la même route 112, où les attend un carambolage qui force le comptage des morts et des survivants. Et le dernier volet laisse voir les séquelles d'une existence qui s'est coltinée à la grande faucheuse.

En somme, Éros et Thanatos mènent le bal de notre existence. Ça reflète bien la perception que nous nous faisons du monde. Sous une forme qui n'appartient ni à la nouvelle, ni au roman, Jean-Simon DesRochers s'est fait le chroniqueur du temps qui court. Temps d'autant plus menaçant que la solitude ronge la solidarité porteuse de salut. Son œuvre est d'une grande richesse, mais malheureusement l'écriture manque d'aération. Et l'auteur a compacté son moule d'éléments trop divers au lieu de s'attacher à un seul, représentatif de ce que nous sommes. Éclairer un cheminement est préférable au gavage du lecteur.

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2. Demain sera sans rêves. Éd. Herbes rouges, 2013, 130 p.

Un moment d'éternité

L'auteur décrit ce qu'est l'éternité dans son roman. Et l'éternité, c'est l'absence de temps. Les personnages deviennent la conscience du passé et de l'avenir. Ils contiennent ainsi la somme des expériences humaines parce qu'en s'investissant eux-mêmes, ils s'investissent dans chacun. Le mystère n'existe plus. En fait, ce roman aborde la thématique céleste. La ligne du temps disparue, il ne reste que l'instant absolu. Tout se réduit à l'univers zéro, soit un univers sans commencement ni fin.

Dans ce contexte, le lecteur peut se demander si Marc s'est vraiment suicidé. Mort, il est aussi présent à son frère Carl. Les entités ne forment qu'un être unique même si elles envahissent l'univers sidéral. Cette vision explique le mystère de la trinité : un Dieu en trois personnes. Mais c'est un Dieu incarné qui s'adresse à sa créature avec le vous de majesté, un narrateur qui l'accompagne dans sa démarche de la compréhension d'autrui. Bref, ce roman est un regard qui entremêle les destinées dans l'absolu du tout.

C'est le même regard qui explique la sollicitude de l'auteur dans La Canicule des pauvres et Le Sablier des solitudes. Mais cette fois-ci, il a condensé sa pensée en 130 pages. C'est comme si Jean-Simon DesRochers avait voulu résumer sa vision du monde, élaborée longuement dans ses deux romans précédents. Il n'est pas sûr que son dernier roman jette un meilleur éclairage sur ce qu'il a écrit. Demain sera sans rêves est une synthèse exigeante, qui me rappelle Les Baldwin de Serge Lamothe. Les frontières intemporelles risquent de déstabiliser celui qui va se risquer à suivre le sentier tracé par un auteur plutôt obsédé par le contour intellectuel de la forme. Cette préoccupation tue malheureusement l'émotion à l'instar d'un émondage sévère qui peut faire périr une plante.

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