Paul-André Proulx

Littérature québécoise

 

Ducharme, André.

L'Homme en morceaux. Éd. Leméac, 2003, 140 p.

La Peine d'amour au masculin

L'homme ne pleure pas. C'est bien connu. André Ducharme vient démentir cet aphorisme. Les jeunes mâles détiennent le monopole du suicide au Québec. Quand la tragédie ne met pas un terme à leur vie, c'est la griserie dans l'alcool ou la fuite cachée dans des activités " extrêmes ". Les hommes sont également reconnus pour fuir l'engagement amoureux. Ce sont des Cupidons qui lancent des flèches pour accumuler les conquêtes. Ce cliché résistant est aussi contredit par Marie-Hélène au mois de mars de Maxime-Olivier Moutier et par Le Bout de la terre de Yan Muckle

La peine d'amour consume autant l'homme délaissé que la femme. Gaétan, le héros d'André Ducharme, souffre d'autant plus qu'il se sent coupable de ce qui lui arrive. À l'instar des schizophrènes, il s'invente une personnalité en se rebaptisant sous le nom de Rimbaud Ringuet afin de mieux quitter son état d'homme drabe dans une société adoratrice du glamour. Éconduit par Riva, une Rambo des affaires, il la voit déjà dépecée pour répondre à son statut " d'homme en morceaux ". Malgré l'esprit de vengeance qui l'anime, " le dessert des faibles ", il tente de reconstituer le passé responsable de son état " d'assisté affectif ". Il pénètre son univers familial d'où émerge un père, champion aux bras de fer. Un complexe d'Oedipe se résorbe difficilement quand il faut se coltiner avec des muscles d'acier. Reste une mère inconsciente des désarrois de son fils. " On ne se suicide pas quand on a des cheveux ", lui dira-t-elle pour le réconforter. Heureusement, un cul-de-jatte et une bohémienne lui indiqueront le chemin à suivre pour se débarrasser de ses déterminismes. Grâce à ses sauveurs, il connaîtra la rédemption qui fera de lui un " homme achevé ". Nul oiseau ne vole avec des béquilles sous les ailes. Gaëtan recouvre enfin les siennes pour transcender le décalque de la trompe d'éléphant qu'arborent ses bobettes.

C'est un court roman, mais assez exhaustif sur la peine d'amour au masculin. C'est avec originalité que l'auteur emmêle le temps qui oscille entre l'enfance et la vie adulte du héros sans que ce manque de linéarité désoriente le lecteur. En prime, l'histoire se présente avec une écriture souriante et inventive, sans compter la richesse du vocabulaire érotique de même que les connaissances reliées au sujet comme le syndrome de Klinefelter.