Paul-André Proulx

Littérature québécoise

 

Duchesne, Christiane.

1. L'Homme des silences. Éd. du Boréal, 1999, 125 p.

Le Rôle du père

Un couple se noie en mer peu de temps après la naissance de leur fille. C'est la tante Pauline qui hérite de l'éducation de sa nièce. Ensemble elles forment une paire conviviale agrémentée par la présence d'un chien. Peu de temps plus tard s'ajoute à la nouvelle cellule un homme de 24 ans, venu d'une institution, où il résidait à cause de ce qui semble être de l'autisme.

Ce canevas sert à l'auteure pour faire ressortir l'importance du père. Ce roman est en somme l'illustration du problème oedipien. Quand les liens ne sont pas noués avec l'auteur de la vie, il semble impossible d'accéder à l'épanouissement. Pascale Roze avait abordé la même dynamique dans Le Chasseur zéro. Même la mort du père ne peut mettre fin au tissage des rapports filiaux, qui servent de base à tout développement harmonieux. À la manière d'un conte, l'auteure tente de le démontrer. Elle en étend même l'importance à ceux qui gravitent autour des descendants. C'est ainsi que Michel, l'autiste de 24 ans, connaîtra une rémission de son mal, qui en avait fait l'homme des silences.

Comme le genre le veut, le dénouement se doit d'être heureux. Et quelle plus grande joie les héros sont-ils en droit d'attendre si ce n'est celle de l'amour? On est bien loin des tragédies de Sophocle sur le même sujet. C'est une onde vivifiante qui traverse le roman, et c'est d'autant plus agréable à lire qu'elle est générée par une écriture poétique.

 
_______________________________

2. L'Île au piano. Éd. du Boréal, 2003, 173 p.

En quête de filiation

Les Québécois connaissent bien les pluies diluviennes qui inondent chaque année des villages situés aux abords des cours d'eau. L'auteure applique ce filon à la thématique de la filiation. L'électricité en panne et les chemins emportés par l'eau rompent les liens avec le reste de la communauté. Il faut rétablir les ponts pour que la vie continue. Ainsi en est-il des humains s'ils ne veulent pas être des îles coupées du monde.

 

C'est le message véhiculé à travers la métaphore de l'eau dévastatrice. Dans ce roman, la pluie détache du continent un village construit sur une presqu'île qui s'avance profondément dans le fleuve St-Laurent. Tout laisse croire que c'est près de Pointe-au-Père, en aval de Rimouski. La veille de la tempête, une jeune femme de 21 ans vient s'installer dans une maison abandonnée depuis trente ans. Intriguée par cette nouvelle venue, la population cherche à connaître son identité. Le temps pluvieux ne facilite pas les communications. Mais l'adversité serre les coudes, surtout autour de ceux que les trombes d'eau menacent le plus.

Grâce au médecin du village, l'héroïne, prénommée Rose, retrace ses racines, dont bénéficiera l'enfant dont elle est enceinte. En attendant son mari, un ingénieur forestier qui travaille à la sauvegarde des arbres atteints par la tordeuse, elle s'intéresse aux villageois et, en particulier, à Emmanuel, un garçon de dix ans, orphelin comme elle à la suite de circonstances semblables. Chacun s'applique à trouver les amarres pour s'unir à autrui, comme Rose qui découvre sa grand'mère à travers un piano qui lui appartenait. Le dénouement, peu inventif, répond au Credo de ses oeuvres : la communion des humains et la résurrection des liens qui se perpétuent au-delà de la mort.

Cette histoire de filiation suit un sillage pélagique, qui confère au roman une atmosphère quelque peu fantastique, comme dans L'Iguane de Denis Thériault. Cette trame produit un bref roman, mais très relevé et empreint de poésie malgré les nombreuses subordonnées que comptent les phrases. L'écriture, à mille lieues du minimalisme, traduit en filigrane l'amour de la vie et l'amour tout court.

 
_______________________________

3. Mourir par curiosité. Éd. Boréal, 2016, 296 p.

Un neveu dans le coma

Sur son skateboard, Emmanuel Audet est projeté à mille lieues par un 4X4, dont le conducteur a fui le lieu de la scène d'accident. C'est une tragédie révoltante pour la famille de la victime, un jeune homme de 17 ans sur le point de devenir danseur dans une troupe professionnelle. Transporté dans un hôpital de la ville de Québec, il souffre d'un traumatisme comateux qui le laissera handicapé pour le reste de ses jours si jamais il s'en sort. Il survit grâce à un respirateur artificiel que l'équipe médicale juge inutile de toute façon. Tous s'attendent à sa mort imminente.

Mais la tante Rose n'a pas dit son dernier mot. Une Audet ne se laisse pas abattre pour si peu. Elle connaît, croit-elle, la thérapie qui sauvera son neveu bien-aimé. C'est en consultant l'arbre généalogique qu'elle a découvert le remède-miracle. Elle a décidé de se rendre quotidiennement à l'hôpital pour visiter Manu, comme elle l'appelle. Elle est sûre qu'il entend même s'il est dans le coma. Ainsi, chaque jour, elle lui sert son viatique, soit le récit de la vie de ses ancêtres à partir du premier Audet arrivé en Nouvelle-France. Pour la tante Rose, il y a matière à guérison en écoutant la vie des siens qui ont su affronter les mille et une misères de l'existence. Voudrait-elle par ce moyen que son neveu soit investi de la résilience de tous les Audet ? C'est le dilemme du roman.

Manu est heureux d'entendre l'histoire de sa famille sans que personne ne sache qu'il est fonctionnel sur le plan cognitif. Il est d'autant plus heureux des visites de sa tante qu'il trouve le temps long. Si long pour qu'il se projette les scénarii du pire. Terminées ses amours avec Juliette. Qui voudra d'une moitié d'homme inapte à la marche ? Que vaut une vie rivée à un fauteuil roulant quand on est un danseur ? C'est sans compter qu'il entend le personnel hospitalier discuter de l'impossibilité de mener une existence viable s'il ne meurt pas. Pas facile de vivre uniquement dans sa tête quand les conjectures s'annoncent si peu favorables.

Ce diptyque est rempli d'une grande tendresse comme tous les romans de l'auteure. L'amour du prochain sauve le monde, veut-elle dire à son lectorat. Il faut y croire contre tout espoir. Elle en fait la démonstration à travers une famille qui a tiré ses marrons du feu grâce à la résilience. On est fort de la force d'autrui. En fait rien ne meurt, tout se transmet. C'est un beau roman pour ceux qui désespèrent de la vie.

C'est rare d'en découvrir un du genre, qui marie le quotidien sans recourir à la verticalité qui transcende le monde. La meilleure ressource salvatrice se love au plus profond du cœur. Pour aboutir à cette conclusion, Christiane Duchesne a surfé longtemps sur une vague intéressante, certes, mais qui s'attarde avant de déferler. Heureusement que l'auteure est une conteuse aguerrie parce que cette œuvre à deux volets étanches peut risquer d'en ennuyer quelques-uns. Tout de même, on peut se laisser emporter par la dynamique familiale qui soutient les personnages, dont chacun sur sa branche généalogique crie sa foi en l'homme. Et comme l'écriture est souple, le plaisir de lire peut s'inviter à ce festin sur l'art d'espérer.

 
_______________________________