Paul-André Proulx

Littérature québécoise

 

Dutrizac, Benoît.

Meurs, mon amour, meurs. Éd. Libre Expression, 2003, 244 p.

Coup de foudre d'un tueur à gages

L'auteur nous entraîne dans l'univers glauque du sicaire. Le héros, Bernard " Beef " Biron, s'est développé un esprit implacable pour exécuter les ordres de Ma Tante, la " boss " d'une agence de liquidation de chair humaine. En son genre, Bernard est une étoile montante au sein de l'entreprise. Ainsi lui confie-t-on les tâches les plus pénibles, en l'occurrence celle de tuer Élaine Leclerc, une avocate véreuse.

Malgré sa dure carapace, il reste sensible aux charismes féminins. C'est après avoir pratiqué le cunnilingus avec la proie qu'il devait abattre que Bernard se sent incapable de respecter son carnet de commandes. Comme sa victime se montre en plus une virtuose de la fellation, il franchit le seuil du sexe pour pénétrer le monde de l'amour. Quant à Élaine, elle adore la virilité de cet incomparable Hulk, qui la transporte au septième ciel avec un pénis à faire rougir un étalon. La démesure caractérise ce thriller qui mêle tuerie et plaisir sexuel.

Ne pouvant respecter son mandat, le héros se doit de se débarrasser de sa patronne ainsi que du client qui a eu recours à ses services, soit nul autre que le président du club de hockey de Montréal. Les victimes s'alignent comme des crevettes sur une brochette jusqu'au jour où le ministère de la Sécurité publique lui offre, ainsi qu'à son amante, de s'associer aux fonctionnaires mandatés pour éliminer les récidivistes. Pédophiles et chefs de gang voient ainsi leur règne écourté afin de créer le meilleur des mondes. Le roman passe donc du meurtre crapuleux au meurtre salvateur. Malgré que le tourtereau soit un tueur à gages, et que sa partenaire soit renommée pour ses pratiques suspectes, la rédemption par la mort d'autrui déclenche chez les amoureux une prise de conscience qui les rendra vulnérables.

Pour donner de la profondeur à ses personnages, l'auteur les relie à une enfance qui expliquerait leurs conduites adultes. Ce volet n'est pas assez pertinent pour rendre crédible l'évolution des héros. Les actes criminels sont conséquents à un cheminement que le roman délaisse au profit de l'expression d'une sexualité caractéristique des légendes populaires et d'un sadisme pathologique qui ferait jouir les vampires. Quelques paragraphes tentent de rehausser cette histoire sordide, sans y parvenir vraiment. Les critiques sociales ressemblent trop au lynchage du temps des cow-boys. On justifie la tuerie parce qu'elle vise des criminels incorrigibles, des riches qui abusent du système... Il faut éliminer tous les méchants. Somme toute, c'est une oeuvre très réactionnaire, inspirée de l'idéal de G. W. Bush.

L'auteur a eu recours à des éléments intéressants, empruntés à la science-fiction par exemple, mais ils sont trop peu exploités pour sauver le roman de son instinct primaire. Même l'écriture est bâclée. Son vernis trash crée rapidement la lassitude en rappelant ad nauseam que le héros a une grosse queue, et que son amante suce goulûment (sic). Le manque de rectitude ne crée pas forcément une oeuvre de franc-tireur. Elle peut tout au plus inspirer les humoristes québécois. La révolte qui anime les héros n'a rien de comparable à celle des Noirs qui se sont libérés de l'esclavage ou à celle des peuples qui a amené un changement de régime comme la Révolution française. Ça n'a rien à voir avec " l'homme révolté " de Camus. La révolte vise la dignité humaine, celle exprimée dans ce roman se compare aux propos des phallocrates en goguette.