Paul-André Proulx

Littérature québécoise


Favreau, Maude.


La Fée des balcons. Éd. Druide, 2013, 240 p.

Quand les enfants élèvent leurs parents

Les enfants écopent des carences parentales. C’est le cas de Valentine, une fillette de 10 ans qui porte des lunettes épaisses comme des fonds de bouteille, sans compter les broches pour lui redresser les dents. Née sous de mauvais haruspices, elle paie cher la séparation de ses parents. Obligée de se partager entre un père articulé qui réside dans l’est de Montréal et une mère désarticulée qui habite le Plateau Mont-Royal, Valentine maintient tout de même le cap grâce à des grands-parents idéalisés qui veillent sur elle.

Sa grand’mère Isis est sa « fée des balcons ». Pour empêcher « les grandes tristesses » d’envahir sa petite-fille, elle veille sur elle du haut du ciel. Et son grand-père Théo lui transmet toute la sagesse qu’il a accumulée au cours des ans. Heureusement, l’été, Valentine quitte son enfer urbain pour le rejoindre dans les Laurentides où il habite. Forte de son expérience, elle apprend à tirer ses marrons du feu.

Il n’est pas facile de se frotter à une mère neurasthénique. Tenir le rôle de la mère auprès de sa propre mère représente un défi pour lequel on ne peut être préparé à son âge. Tout de même, elle préfère le toit maternel à celui de son père. Avec Ima, sa génitrice, elle a les coudées plus franches. Enfermée la plupart du temps dans sa chambre ou fumant cigarette sur cigarette, la pauvre femme n’est pas une mère dénaturée. La solitude lui pèse. Et quant se présente le prince charmant qui la réanimerait, Valentine s’insurge. Son lien filial est trop fort pour partager l’amitié qui unit tout de même mère et fille.

Le roman ne se classe pas dans le créneau des enfants révoltés. L’héroïne ne cherche qu’une vie paisible à l’instar de ses pairs qui sont bien encadrés. Elle cherche le bonheur auprès des siens et de ses amis. Malgré ses binocles d'hypermétropes et ses dents de lapin, elle fait confiance à la vie. Elle voudrait même toucher le cœur de ses petits camarades de classe, en particulier François-Xavier Miron qu’elle surnomme FX. Et en vacances chez ses grands-parents, elle n’est pas insensible au charme de ses cousins, dont elle réussit à soutirer un baiser mouillé de l’un d’eux.

Loin des zones glauques, l’auteure s’est contentée de souligner les aspirations des enfants mal entourés par des parents trop occupés eux-mêmes à surnager. Elle s’en est tenue uniquement à ce fil conducteur. Ça donne un roman bien circonscrit, écrit, en plus, avec une plume sûre, qui entraîne le lecteur vers un dénouement, presque onirique, marquant la fin du moment charnière que vit Valentine. Son passage de l’enfance à l’adolescence ne ressemble en rien au rite de la bar-mitsva de Samuel décrite par David Fitoussi. La jeune héroïne n’est pas appelée à célébrer sa nouvelle vie au milieu des siens, mais à pleurer leur absence.

Le roman souligne la tristesse de nombreux enfants livrés à eux-mêmes parmi les aléas de l’existence. Leur grande force morale n’est pas sans rappeler La Petite et le Vieux de Marie-Renée Lavoie, un roman qui fut fort estimé. Il en sera sûrement ainsi avec La Fée des balcons. Le titre est en lui-même déjà fort accrocheur. Bref, c’est beau !