Paul-André Proulx

Littérature québécoise

 

Fortier, Dominique.

1. Du bon usage des étoiles. Éd. Alto, 2008, 345 p.

L’Exploration de l’Arctique

Ce roman a fait un tabac parmi les chroniqueurs et les bloggeurs. Il est honoré d’une vingtaine de commentaires dithyrambiques sur Internet. Les éloges se justifient, mais il aurait fallu les teinter de nombreux bémols. Ce n’est pas le manque d’intérêt qui succombe à la tâche, d’autant plus que l’auteure a le don d’harponner le lecteur en éveillant sa curiosité. Après quelques pages de lecture, nous fléchissons sous le charme même si l’écriture évoque l’art des auteurs du X1Xe siècle.

La belle phrase complexe déroule son tapis de propositions subordonnées, en conformité avec la concordance des temps du verbe. C’est du plus bel effet, qui contredit la déclaration prétentieuse de Jean Barbe À tout le monde en parle, à savoir que les jeunes auteurs ne maîtrisent pas la syntaxe. Hormis quelques coquilles oubliées par un éditeur négligent à ce chapitre, la phraséologie, respectueuse des normes, s’investit d’un caractère emphatique, qui agacera plus d’un philistin. L’écriture qui la supporte ne peut être taxée d’un archaïsme en quête d’un second souffle. Le sujet justifiait cette solennité pour conformer le roman aux témoignages scripturaux des écrivains des siècles derniers, qui ont commenté l’actualité de leur époque. Même le titre s’inspire des traités anciens et, en particulier, de la grammaire de Maurice Grevisse intitulé Le Bon Usage. Les étoiles damant le pion, en toute convivialité, aux règles grammaticales.

Étoiles, par contre plutôt filantes, qui n’accordent que le temps de séduire la promise avec une constellation relevant du cru du soupirant. Son cours d’astrologie est un exemple des nombreuses digressions intercalées dans la trame romanesque avec plus ou moins de pertinence. Il en résulte un roman qui navigue majestueusement dans des eaux continuellement détournées vers des écluses informatives. Depuis l’avènement de l’Internet, la fiction s’enrichit de renseignements, intéressants certes, aux dépens de la dynamique des personnages. Les apports étrangers jouent en défaveur de l’émotion. Il faut attendre la seconde moitié du roman avant que ne se dévoile le visage des protagonistes, engagés sous l’égide de John Franklin en 1845, dans l’exploration tragique de l’Arctique afin de découvrir un passage maritime vers l’ouest.

Contrairement à ce que promet la quatrième de couverture, Dominique Fortier effleure à peine les enjeux de l’ère victorienne, occupée farouchement à la maîtrise des mers. Cependant il faut lui rendre hommage pour l’importance qu’elle accorde aux femmes de ces explorateurs. Au lieu de donner à ces derniers une stature plus grande que nature, elle se penche avec bonheur sur l’impact de l’éloignement sur leurs amours. Bref, il s’agit d’un document romancé coupé d’un véritable fil conducteur.

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2. Les Larmes de saint Laurent. Éd. Alto, 2010, 333 p.

Les Séismes meurtriers

Ce roman s’attache aux phénomènes naturels destructeurs marqués par le Love Waves du nom du savant anglais, Edward Love, qui a découvert les ondes provocatrices des séismes meurtriers. Inspirée par ce courant scientifique, l’auteure analyse les mouvements qui annihilent le milieu de l’homme aussi vite qu’une étoile filante. En somme, elle soumet la planète bleue aux principes de la finalité, qui président à l’évolution des époques, soit de l’ère glacière à la nôtre, menacée de nos jours par l’effet de serre.

À travers trois récits autonomes, liés par la préoccupation des changements, elle en présente certaines manifestations inhérentes à l’activité des volcans. Le premier volet s’attache à l’unique survivant de l’éruption du mont Pelée en Martinique, qui a détruit, en 1902, la ville de Saint-Pierre à l’instar de Pompéi. Ville qui occupe le second volet, où Edward Love et sa femme Garance sont impressionnés par les bruits émanant du Vésuve et par « les larmes de saint Laurent », les perséides visibles en août, mois de naissance de ce martyr mort sur un grill à Rome. Le dernier volet fait un bond de cent ans pour se transporter à Montréal, où le mont Royal est le sujet d’étude de deux passionnés des antécédents de cette montagne, symbole de la finalité en abritant à son pied le cimetière de la Côte-des-Neiges.

La nature ne forme qu’une identité avec l’homme, lequel est astreint à la même aventure terrestre, caractérisée par une finitude relativement assez courte, mais qu’agrémentent, dans son cas, des amours aléatoires. Le point de vue brise la vanité de ceux qui se croient au-dessus des lois naturelles qui régissent l’univers.

Écrivant sous un signe stellaire, Dominique Fortier a relevé avec brio l’intime union entre l’homme et son habitat qu’illustrent les deux perroquets fusionnés de la page couverture. Sans qu’apparaisse l’ombre d’un ordre divin, elle enseigne en filigrane à faire « un bon usage des étoiles » en s’intéressant à la nature et à ses habitants. Elle procède avec une plume métaphorique, qui ne dédaigne pas d’exploiter les règles de grammaire les plus complexes. Le style en souffre, sans compter les multiples notes historiques incongrues, qui encombrent un texte déjà très dense. Il n’en reste pas moins que c’est un magnifique roman sur un sujet plutôt tabou.

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3. La Porte du ciel. Éd. Alto, 2011, 282 p.

Le Patchwork de la Louisiane

La Louisiane est un patchwork de sangs-mêlés. Si la population du Lac Saint-Jean est frappée d'acidose lactique, cette maladie congénitale épargne certes les Louisianais, dont les ancêtres viennent de l'Afrique, de l'Angleterre, voire du Canada à la suite de la déportation des Acadiens en 1855. La métaphore de la courtepointe illustre très bien le phénomène, qui caractérise nos voisins du Sud, de la Louisiane à l'Alabama.

Chaque volet du roman est entrecoupé par un modèle de courtepointe. La confection est un travail de patience, qui sert d'exutoire aux femmes pour s'exprimer. Les esclaves louisianaises signalaient leur originalité avec leurs œuvres faites main, auxquelles s'ajoutaient les broderies des riches blanches. Leur liberté passait par l'aiguille et le dé à coudre.

Il s'agit bien de liberté dans ce roman à saveur historique. Dieu aurait créé les noirs pour servir les blancs. Sur la toile de la guerre de Sécession, l'auteure pique l'ardent désir d'un affranchissement, qui exige son quota de sang et de morts. Les États-Uniens sont même prêts à diviser le pays au nom d'un esclavage de droit divin. En fait, cette guerre est-elle terminée ? Le Ku Klux Klan l'a perpétuée. Et aujourd'hui le Tea Party l'alimente fortement.

C'est ensemble qu'elles affrontent la vie. Eleanor doit survivre à sa belle-famille, qui la confine au rôle de génitrice. Et Ève, qui l'a suivie après le mariage, doit s'effacer, voire même fréquenter l'église destinée à ses congénères. Les femmes sont plutôt des avatars créés par la gent masculine, jalouse des privilèges que leur confèrent la race et la testostérone.

Ce tableau, riche et majestueux, révèle une Amérique affaiblie par ses divisions et son aspiration à vouloir représenter la faction qui incarne le plan divin sur la terre. Le don de conteuse de Dominique Fortier est incontestable. Cependant il y a un mais. La quête des deux jeunes femmes pour ouvrir la porte du ciel est passionnante, mais la toile de fond les écrase sous son poids informatif. Dommage !

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4. Au péril de la mer. Éd. Alto, 2015, 176 p.

Le Mont Saint-Michel comme porte de secours.

Au sommet du mont Saint-Michel trône une abbaye que Dominique Fortier travestit en cité des livres signes de liberté. D'ailleurs les deux mots découlent de la même étymologie pour s'assurer d'un savoir salvateur.

L'abbaye sert de canalisation entre une romancière, narratrice du roman, et un peintre. Chacun à son époque, soit le quinzième siècle et l'aujourd'hui montréalais, cherche à sauver la mise de leur vie. Pour l'une, d'être mère et de donner un sens à son existence en recourant à la force des mots. Et pour l'autre, qui ne sait pas lire, tenter au moins de transcrire les mots comme copiste dans un monastère afin d'apaiser son tourment amoureux né de la mort de sa bien-aimée. En somme, chacun attend sa pâque.


Il en ressort un hommage aux livres qui supportent les âmes en quête de lumière alors que les ténèbres les plongent dans l'incertitude à l'instar des personnages de Marie-Claire Blais, qui annonce le salut par l'art. La quête des héros devient lourde à force de baigner dans un océan de tristes introspections. La vie est houleuse. Pour échapper au péril de la mer, il faut trouver un lieu mythique pour se mettre à l'abri des intempéries. Un lieu qui attire les contemplatifs à propos desquels on se demande ce qu'ils font de leur vie.


Dominique Fortier dirige bien cette quête de l'essentiel même si ce n'est pas toujours convainquant. Mais son propos repose sur un verbe assez puissant pour soutenir notre intérêt qu'elle nourrit d'éléments informatifs judicieux.

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