Paul-André Proulx

Littérature québécoise

1.Georges, Karoline.

La Mue de l'hermaphrodite.
Éd. Leméac, 2001, 110 p.

Les Enfants de la science

Ce roman est résolument moderne. Qu’adviendra-t-il des enfants nés des avancées de la science en génétique. La contraception technologique donnera-t-elle in-extinso une humanité plus enviable ?

Karoline Georges met en doute cette possibilité. Hermany, son héros ou héroïne, est un hermaphrodite nourri aux psychotropes. Si l’on se fie aux champs de maïs envahis par le pavot et au nombre de serres hydroponiques, ces produits affecteront certes l’espèce humaine. Les plaisirs de la conception in erecto laisse la place à une conception technique, qui angoisse les parents devant des moyens plutôt aléatoires.

Fruits des hasards de la science, les enfants seront-ils chosifiés ? Puisque la science les a créés, pourquoi ne s’en débarrasserait-elle ? Ce roman entraîne un corollaire, soit l’euthanasie obligatoire si leur inutilité dans la vie devient un signe de péremption, comme c’est le cas pour Hermany. Que réserve l’avenir à l’espèce humaine génétiquement préfabriquée ? Voilà les préoccupations de Karoline Georges, qui se méfie des effets de la science sur la civilisation, tels que le démontre aussi L’Ataraxie, son second roman, dont Nelly Arcan a repris le thème dans À ciel ouvert .

Dans une langue fort ciselée, l’auteure a teinté de poésie un discours alarmant, dont les prémisses sont encore de l’ordre de la spéculation. L’œuvre enrichit la liste thématique, mais elle risque fort de ne pas franchir le seuil des chapelles littéraires à cause de ses qualités trop formelles.

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2. Sous béton. Éd. Alto, 2011, 187 p.

L’Homme en devenir

Sur son site, l'auteure se présente comme une « écrivaine et artiste interdisciplinaire, [qui] explore les concepts et les processus de transformation et de sublimation. Elle s'intéresse aux manifestations virtuelles, aux devenirs possibles, au déploiement de la conscience à travers le dédale technologique et à l'accumulation des savoirs ».

Le rôle qu'elle s'attribue résume aussi son roman. Il s’agit d’une dystopie (fiction inquiétante) qui explore les possibles de l’évolution à l’instar de Teilhard de Chardin. Elle a écrit à sa manière une messe profane pour une humanité confrontée aux continuelles transformations, qui l’obligent à s’adapter constamment. Comme cadre romanesque, l’auteure a choisi une tour tout en hauteur afin que ses protagonistes, qui habitent au 804 du 5969e étage, se protègent des humeurs évolutives. Tous sont soumis aux mêmes contraintes afin d’échapper à la mort comme celle des dinosaures emportés par un univers en mutation. La survie de l’espèce est à ce prix. Un emmurement de béton, qui l’assure contre les vicissitudes de la nature. Le seul enjeu envisageable pour les personnages, c’est la compréhension des causes de ce huis clos obligatoire, comparable à celui des astronautes voyageant à bord d’une navette spatiale. L’Édifice, comme l’auteure surnomme sa tour, est soumis aux mêmes codes, qui régissent l’existence dans un milieu fermé.


La porte de sortie n’est pas très utile en plein vol, pas plus que ne l’est celle de la tour de Karoline Georges. Ceux qui en sont expulsés pour avoir dérogé aux règlements meurent à l’ombre des murs. Tout de même, une fillette du 5969e étage voudrait bien quitter son monastère infernal. Qu’en est-il de l’individualité et de la liberté ? Une plante tropicale croît librement dans un milieu chaud, mais elle n’a pas la liberté de croître en Sibérie. Les humains ont l’insigne privilège de s’adapter. N’est-ce pas là ce qui distingue les êtres pensants des autres espèces ?


L'œuvre laisse place à de nombreuses interprétations. Et même la facture est protéiforme. Ce n’est pas un roman d’anticipation comme 1984 de George Orwell. Il ne s’agit pas de l’emprise d’un Big Brother. L’auteure décrit plutôt une association apparentée à une communauté monastique, qui articulerait le devenir de l’humanité autour d'un « nous » porteur d'une existence significative.


En somme, c'est un conte philosophique, écrit sous le signe d'une apparente neutralité, qui déplaira à ceux qui aiment s’identifier à un personnage. Son contenu philosophique et aseptisé est véhiculé par une poésie dénudée de sentimentalisme. Une poésie froide, mais efficace pour stigmatiser l’expérience humaine. Bref, un chef-d’œuvre difficile à apprécier tellement l’auteure s’est maintenue, plus qu’il ne le fallait, au-dessus de la mêlée.

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3. Variations endogènes. Alto, 2014, 153 p.

Une humanité passée à la lessive

Une lecture rapide laisse croire que l'auteure vient, avec son recueil de nouvelles, faire la lessive d'une humanité en dérive. En effet, elle trace le portrait de gens vus à travers une lorgnette, dont le focus vise leur laideur. On peut rapprocher cette œuvre de l'Insecte de Claire Castillon ou de Cabinet-portrait de Jean-Luc Benoziglio. On y retrouve le même sujet, qui produit de la répulsion chez l'âme délicate.

Cet étalage de perversités est à mille lieues d'une littérature qui crée des héros auxquels on s'identifie. Les vieillards qui abusent de leurs petits-enfants ou les partenaires qui s'adonnent à des jeux sexuels masochistes ne raflent pas généralement des adhésions à un monde de déviances. Pourtant c'est avec le récit de telles situations que Karoline Georges a décidé de conscientiser son lectorat à des pratiques aucunement valorisantes. Mais si on lit entre les lignes, on sent que la peur que se concrétise un monde débilitant a poussé l'auteure à dresser le tableau des variations destructrices qui attendent les âmes en quête d'elles-mêmes. Peu s'en faut pour que leur énergie endogène les pousse vers des paradis perdants. Si " l'absolu consiste à jouir de soi ", faut-il encore être conscient que le corps n'est qu'au service des aspirations qui élèvent l'esprit.


C'est le matériel dont s'est servie l'auteure pour que les yeux regardent au-delà d'une horizontalité réductrice de la liberté. La vie est une marche plus ou moins longue, mais ce peut être aussi une escalade. Si le contenu se discute, la forme qui le véhicule est très respectueux des normes du genre. Chaque nouvelle se conclut par une chute inattendue, qui accentue l'horreur des faits et gestes que l'on vient de lire. Bref, les œuvres de Karoline Georges s'inscrivent dans un créneau qui brandit le spectre de la mort de l'âme ou du corps. Et cette fois-ci, elle s'est départie de sa manie d'intellectualiser son propos.


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