Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Gilbert, Bernard.


Pygmalion tatoué.
Éd. Druide, 2016, 280 p.

Pygmalion magané

Le mythe de Pygmalion est fort sexiste. Comme la femme a besoin d'être transformée pour répondre aux critères de l'excellence, il faut que l'homme s'applique à cette tâche. Depuis l'antiquité, les grands auteurs reviennent à cette histoire du sculpteur qui a créé une statue si belle que la déesse Aphrodite lui a donné vie. Ovide a exploité le filon. Et plus près de nous, George Bernard Shaw a façonné My Fair Lady. La femme se doit de s'appliquer pour devenir une dame respectable. Avec son roman Pygmalion tatoué, Bernard Gilbert emboite le pas pour ajouter du vernis à la gent féminine.


Xavier du Moulin est un homme d'affaires de 60 ans d'origine française. Exclus de sa propre entreprise par des manigances subtiles, il risque de sombrer dans la mélancolie. Vigoureux, il se projette dans un autre enjeu d'un ordre bien différent Et c'est un véritable amour qui l'attend dans le détour. S'attachant à une gonzesse de la basse-ville de Québec, il a décidé d'en faire une grande dame en lui inculquant la culture qui manque à son éducation. Littérature, théâtre, opéra, tout y passe. Cas classique qui meuble la thématique. Sa nymphe Klaude accueille favorablement ce jeu de la séduction. Elle apprécie d'être la cause de l'assouvissement de cet ancien ponte hédoniste de la capitale, qui réussit à enrichir sa Galatée d'une culture générale. Il la croit même prête à affronter les bonzes qui fréquentent les lieux culturels.

Si My Fair Lady s'en tire bien devant un aréopage de gens cultivés, on ne peut en dire autant de Klaude, qui se voit confondue par Simone, la sœur de son amant. Cette dernière craint de devoir partager le legs qui l'attend un jour. Le duel est entamé entre les deux. Mais soutenir l'attaque devient lassant. C'est le départ précipité de la jeune femme. La vengeance est douce au cœur de l'Indienne, confirme le dicton. Avec l'argent et les effets volés à son tuteur, elle prend le large avec son véritable petit ami. La grosse vie les attend. Ils s'achètent un catamaran dans les Caraïbes pour offrir aux touristes des activités maritimes.

Bernard Gilbert a introduit un troisième protagoniste fort important, un enquêteur du nom de Fauvert, qui aurait bien voulu devenir écrivain. C'est lui qui détient la clef de l'énigme parce qu'il a été mandaté pour retrousser le couple en cavale. L'auteur a ainsi transformé l'œuvre d'Ovide en roman noir. Les personnages deviennent vindicatifs. Le troisième volet se branche sur la réparation des offenses. Le décès de la mère de Klaude offre une occasion en or pour remédier à l'impunité dont elle jouissait. Facile de tirer le filet pour l'attraper alors qu'elle revient au Québec afin d'assister aux funérailles.

Le roman se divise en compartiments bien distincts. Le premier est le récit du héros masculin qui raconte au magnétophone ses folles aventures avec une jeune femme du milieu peu nanti de Québec. Le deuxième volet rapporte le journal de la Galatée de l'auteur qui s'en tient à ses succès dans les Caraïbes. Et enfin, la mort de la mère cloue le cercueil de cette histoire tragique qui commence par une partie de jambes en l'air. On ne peut en dire davantage pour protéger le punch final.

Selon l'expression populaire, c'est un roman de gare. On lit, on apprécie et on oublie. Au suivant. Mais tout de même, il y a des éléments intéressants comme la relation mère fille. Et surtout, ce virage à 360 degrés pour s'emparer d'un mythe fort connu que l'on transforme en roman noir avec des personnages qui ont un profil psychologique bien circonscrit, dont un Pygmalion qui va se faire maganer. Nouveau en littérature.