Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Goudreault, David.

1. La Bête à sa mère.
Éd. Stanké, 2015, 230 p.

Tendre Tordu en quête de sa mère

Avec Grand Corps Malade, David Goudreault s'est illustré sur les scènes de Paris, méritant même le championnat de slam. Déjà poète, il s'est attaqué au roman. Il en a écrit tout un avec La Bête à sa mère. Une œuvre inspirée de son métier de travailleur social. Il en a traité des cas qui l'ont amené à creuser la dynamique des tordus. Les comprendre n'appelle pas l'absolution, mais, par contre, connaître le sentier qui conduit aux dérèglements facilite la tâche des intervenants qui ont comme mission de remettre leurs protégés sur les rails.


Ce roman se présente comme le journal d'un jeune asocial qui confine les aventures malheureuses de sa vie. Dès quatre ans, il assiste aux tentatives de suicide répétées de sa mère. " Elle mourait souvent ", confie-t-il. À sept ans, la DPJ (Protection de la jeunesse) lui enlève la garde de son fils. C'est la tournée des familles d'accueil, plus intéressées à garnir leur gousset que de veiller au bien-être des enfants. Laissé à lui-même, le petit héros doit appliquer le code de survie en milieu hostile. Débute alors un comportement répréhensible pour suppléer au manque d'intérêt dont il est victime. Il se transforme en petite peste partout où il passe. Les milieux familiaux et scolaires ainsi que les animaux deviennent les cibles de sa révolte. Les hamsters et les chats paient de leur vie sa désorientation.

En vieillissant, son esprit ne connaît pas d'apaisement. Jeune homme, il choisit toutes les béquilles pour affronter son sort : drogue, amphétamine, alcool, masturbation, sexe et jeux vidéo sapeurs de pécule. Peu lui chaut. Le cambriolage est tout indiqué pour camoufler sa descente en enfer. C'est un monstre dangereux qu'aucun remords n'ébranle. Seule l'obsession de retrouver sa mère qu'il n'a pas vue depuis plus d'une décennie peut s'avérer rédempteur. Grâce à une barmaid, il croit l'avoir localisée dans la ville de Sherbrooke.

C'est le départ pour l'Estrie, où il décroche un emploi à la SPA en se trafiquant un faux diplôme. Ironie du sort, il est mandaté pour protéger les animaux de la région. Il se tire même bien d'affaire en exerçant un métier qu'il ne connaît pas. Ce sont les retrouvailles qui le motivent avec une mère qu'il idéalise. Il l'espionne d'abord et la harcèle par la suite en allant frapper à sa porte. Il échafaude des plans d'une vie remplie de bonheur avec une génitrice qu'il comblerait de son amour filial. Il mène une vie en noir et blanc, mais il rêve en couleurs.

Le héros est rebutant, mais l'auteur dédramatise sa situation en recourant à un ton qui tourne les yeux vers les véritables enjeux mis en cause. La santé mentale du jeune homme est fortement déficiente. Il ne faut pas désespérer pour autant. Le salut est toujours possible même s'il a commis des actes inexcusables. Sous la carapace, les bons et les mauvais sentiments se livrent un combat à finir. La tendresse qui anime le héros est sa meilleure garantie contre l'ombre de son cœur, un cœur aimant qui ne sait pas comment aimer. On paie cher des conduites altérées par une névrose que l'on attribue trop souvent à la méchanceté.

Le premier exercice romanesque de David Boudreault est une réussite. C'est écrit avec un esprit compatissant et aucunement naïf. La belle écriture de l'auteur donne de la classe à son œuvre. Une écriture directe et maîtrisée. Ça donne un tout harmonieux qu'un humour particulier rend agréable en faisant fredonner L'Été indien qu'on attribue faussement et volontairement à Michel Fugain. Pauvre Jos Dassin !

______________________________
 

2. La Bête et sa cage. Éd. Stanké, 2016, 241 p.

L'Univers carcéral

David Goudreault vient de porter un grand coup en s'attaquant à l'univers carcéral masculin. C'est en quelque sorte un noviciat. Au lieu de s'initier à la vie religieuse, on se familiarise plutôt à la vie pénale. Les parangons ne sont pas les saints de l'Église, mais les professionnels du crime. Et l'arme se substitue au chapelet. En son absence, on en fabrique avec des ustensiles.


Le héros que l'on a connu dans son roman précédent se retrouve en prison pour meurtre dans la " wing " psychiatrique. Névrosés et psychopathes se côtoient comme s'ils étaient des chiens de faïence. On s'inspecte avec méfiance, car domine une hiérarchie à laquelle doivent se plier les apôtres délictueux. Un grand prêtre trône dans ce sanctuaire de la criminalité. Le vœu d'obéissance y est absolu. Gare aux manquements. La pénitence est de taille allant jusqu'à la sodomie, voire même le meurtre pour ceux qui ruent un peu trop dans les brancards du pouvoir établi entre les membres de la communauté pénitentiaire. Les prisonniers se donnent un code rigoureux pour gérer la curie criminelle. Même si un juge leur a imposé cette retraite fermée, ce n'est pas la méditation qui occupe leurs journées. La quête de soi cède le pas à la prise de pouvoir à l'intérieur des murs pour contrôler le trafic de la drogue et des médicaments, le viatique que chacun doit recevoir pour assurer l'autorité du bonze de la déliquescence. Pour s'en approcher, le tatouage représente une voie royale. En prison, le tatou est un symbole aussi fort que celui de la toge à la Cour. Il confère une notoriété indiscutable.

Ces pauvres hommes sont en somme déshumanisés. Le titre du roman est éloquent à ce sujet. Que cherchent-ils ? Comme le rêve fait vivre, ils ne pensent qu'à s'évader. Et la fuite se prépare de longues mains; toute leur énergie est canalisée vers cet objectif. Ainsi le temps file en nourrissant les neurones d'activités chimériques. L'introspection ne creuse pas les méninges. Le but de la vie se réduit à devenir un chef mafieux ou un membre de son entourage pour jouir d'un gros train de vie. En fait, leurs relations humaines se résument à des liens hiérarchiques comme c'est le cas dans la Casa Nostra. En regard de la femme, l'auteur ne décrit que les sentiments de son héros. Ce dernier ne voit le sexe opposé, en l'occurrence, l'agente correctionnelle responsable de son dossier, qu'à travers ses fantasmes. Ce n'est pas avec les yeux de la maturité qu'il perçoit l'image féminine. C'est en enfant ou en adolescent qu'il imagine ses rapports au féminin.

David Goudreault a exécuté un travail colossal pour dévoiler ce monde des prisonniers. Il ne porte aucun jugement sur ce qu'ils sont. Mais à la lecture, on se rend compte qu'ils leur manquent trop d'outils pour s'en sortir. On peut presque prédire qu'à leur libération, ils deviendront probablement des récidivistes. Ils ne connaissent que la gent criminelle. Le héros fréquente la bibliothèque certes, mais ce n'est pas suffisant pour faire le point sur son état de vie d'autant plus que ses choix de lecture peuvent lui mériter plus de malveillance de la part des screws (gardiens) en autres. En résumé, tous sont prisonniers d'un cercle vicieux.

Le roman n'adoucit pas ce qui se passe derrière les barreaux. Sodomie, trafic, mutinerie sont des éléments de la vie quotidienne. Et la description est réaliste. C'est la cruelle vérité d'autant plus que l'auteur est un intervenant dans le milieu. Il a tout de même poli sa plume en évitant les jurons et le langage vernaculaire. Tout déboule avec célérité, mais il reste que c'est parfois redondant.

______________________________
 


3. Abattre la bête. Éd. Stanké, 2017, 240 p.


Maman, je t'aime

Ce roman termine une trilogie brossant le tableau d'un désaxé. L'auteur ne dit pas comment on en arrive à perdre le sens de la réalité, mais ses livres sur le sujet sont assez éloquents. Comme David Goudreault est un travailleur social de formation, il avait à la portée de la main le matériel pour échafauder le labyrinthe où se perdent les plus vulnérables. Il ne lui manquait pour s'attaquer à la thématique que l'art d'écrire. Voilà qu'il découvre qu'il détient le mot pour dire l'indicible à l'instar de Marie Cardinal, qui a emprunté un créneau semblable pour saisir l'effet malsain de sa relation à sa mère.


Il n'est pas nécessaire de parcourir la série de bouquins pour comprendre ce dont il est question. Mais le lecteur profiterait de savoir que la mère du protagoniste a perdu la garde de son enfant âgé de sept ans. Ce fut alors la tournée des institutions, des foyers d'accueil, des maisons de jeunes ravagés par la drogue. On devient un numéro, un no body à qui il ne reste plus que la délinquance pour manifester son existence. Il ne faut pas être surpris qu'à 22 ans, le héros ait commis l'irréparable qui lui a valu de pensionner dans l'aile psychiatrique de l'institut Pinel, soit un centre correctionnel pour les accusés reconnus comme non responsables de leur acte

Avec leur grande sagesse, les juges imposent ce séjour dans des institutions psychiatriques à tous ceux dont les crimes sont redevables à des troubles de personnalité profonds. La distorsion de la réalité dicte d'autres règles de conduite qui agissent comme un euphorisant. Tout est possible pour un meurtrier dont les capacités cognitives sont tournées vers la liberté qui lui ouvrira les portes du monde. La fabulation devient son modus operandi. C'est un vainqueur né de la cuisse de Jupiter. On comprend alors la mentalité qui anime les tueurs en série ou les autres psychopathes. Vivre pour tuer et tuer pour vivre.

Le héros de ce roman n'échappe pas à la donne psychologique qui en a fait un rejeté. Il veut prouver qu'il n'en est pas un en retrouvant sa mère avec qui il vivra heureux le reste de ses jours grâce au pouvoir des armes. Ce rêve impossible révèle un esprit malade. Il vit comme si jamais il n'aurait à rendre compte des gestes criminels posés. Il se sauvera de prison, vivra avec des prostituées, des désaxés comme lui. C'est l'univers de la peste de l'âme.

Y a-t-un salut ? Si. Quand on dérive par enchantement vers des terres plus humaines. Dire que l'on aime sa mère n'est pas suffisant. Quand l'émotion s'exprime avec violence, on récolte la tempête. Il en faut du temps avant de comprendre que l'on n'est pas sa propre rédemption. Le dénouement donne la prémisse qui découle de la phrase précédente.

Même s'il s'agit d'un tueur, il fait pitié à cause de ce qu'il a vécu. En fait, l'auteur réveille la conscience du lecteur afin de le rendre sensible aux manifestations de la maladie mentale. Grâce à sa plus plume enlevante, touchante et émaillée de connotations littéraires, il a atteint son objectif en dépouillant ce pan scabreux de son héros. Mais derrière tout ça, on sent l'amour s'amener à pas feutrés pour que la tendresse triomphe de la détresse

______________________________