Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Gravel, François.

1. Adieu, Betty Crocker. Éd. Québec Amérique, 2003, 161 p.

La Reine du foyer

À travers ses oeuvres, François Gravel défend souvent les valeurs familiales, même s'il sait que le revers de la médaille peut cacher des barreaux dorés. Depuis l'an 2000, il a entrepris une saga tournant autour de la famille Fillion, originaire de l'arrondissement Hochelaga de Montréal. Cette fois-ci, il rend hommage à Arlette, une tante névrosée parfaitement normale, qui a quitté la rue Adam avec son mari pour s'établir à Boucherville.

Benoît, son neveu, enseigne le management. Jouissant d'une année sabbatique, il veut profiter de l'expérience de cette femme effacée, mais efficace pour écrire une œuvre sur les vertus de la vie domestique. D'abord, il consulte ses frères et sœurs afin d'obtenir leurs perceptions de cette reine du foyer; ensuite il rencontre les enfants épanouis d'Arlette. Enfin, la pendule est mise à l'heure quand il laisse la parole à l'héroïne, dont la vie s'est déroulée sous le signe du silence. En somme, elle est le modèle qui établit la renommée de toutes les revues du genre Housekeeping.

À la mort de son mari, elle s'est emmurée dans sa maison. " Elle était sa propre geôlière et elle avait elle-même installé ses barreaux. " Elle était heureuse comme ça. Son plaisir était de lire le bonheur dans le visage de ceux qu'elle rendait heureux avec ses fameux carrés au Rice Crispies, d'où son surnom de Betty Crocker. Benoît souligne l'isolement de sa tante pour renvoyer les psy à leurs casseroles. Il ne faut pas chercher des appellations cliniques à toutes les conduites que l'on juge déphasées. Pourquoi l'amour de sa maison serait-il symptomatique de l'agoraphobie? Ceux qui travaillent dans les mines seraient-ils des photophobes qui s'ignorent, et les chirurgiens, des psychopathes qui subliment leur déviance?

Son portrait n'a rien à voir avec les dessins sépia de jadis. Il donne plutôt de la couleur au cocooning. On compte la bureautique, l'informatique. Pourquoi pas les sciences domestiques? En management, avant d'aller étudier le fonctionnement des grandes entreprises, il faudrait peut-être connaître le fonctionnement d'une maisonnée puisque de toute façon, il faut être efficace pour gérer les suffixes en " age ", comme dans lavage, époussetage, ménage, repassage… Et le message est livré avec un sourire et beaucoup de tendresse.

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2. Mélamine Blues. Éd. Québec Amérique, 2005, 201p

Vol à la tire : cours 101

Dans Miss Septembre, François Gravel racontait l'histoire d'un vol de banque commis par une jeune femme de bonne famille, qui devint amoureuse du policier enquêteur. Avec Mélamine Blues, il renoue avec le sujet sous l'angle d'un voleur à la tire de Montréal, qui profite des festivals pour détrousser le baby-boomer antipathique, le Humpty Dumpty bedonnant ou le concessionnaire Chrysler, ce beau parleur qui jouit " comme s'il avait un clitoris à la place de la luette ".

 

Ce pickpocket a des principes moraux. Geoffroy, dit Jeff, ne s'en prend pas aux malheureux. Il se donne même bonne conscience en accolant ses larcins à un but ironiquement louable. Ce n'est pas comme préposé à " la foire aux vieux " des CHSLD qu'il pourra s'offrir une retraite dorée. Son activité illicite est très lucrative et rapporte davantage lorsqu'il rencontre Iseult au festival de jazz. Ils unissent leur destinée afin que tous les magouilleurs payent pour leur scélératesse. Ils ne gaspillent pas leur talent comme le recommande la parabole de l'Évangile. Ils enfilent les coups fumeux avec succès jusqu'à l'apothéose le jour où l'infatué de la Loterie organise, sur le voilier de l'État, un happening réunissant tous les joueurs pathologiques. Heureux en affaires, malheureux en amour. Jeff fait mentir le dicton. Son minuscule organe accomplit des exploits que leur envieraient les héros des romans érotiques. Grâce aux conseils d'un patient, un ancien ministre qu'il traite avec empressement, il concourt à son bonheur en installant pour Iseult, une femme de cinq pieds, des tablettes de mélamine à sa hauteur.

Ce roman farfelu rappelle ceux de François Barcelo, Même l'écriture nerveuse de François Gravel ressemble à celle de cet auteur. Son œuvre se distingue cependant par un ludisme terminologique et par une narration à la première personne qui rend le lecteur complice de la diégèse. Comme L'Arrache cœur de Boris Vian et comme Les Bougon de François Avard, Mélamine Blues présente, avec humour et cynisme, un couple qui s'attaque à la bourse des pollueurs du fleuve de la vie. Si ce roman peut délasser le lecteur, il peut tout autant le lasser à cause des éléments foisonnants et répétitifs qui le composent.

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3. À deux pas de chez elle. Éd. Québec Amérique, 2011, 327 p.

L'Amour qui tue

L'auteur vient d'écrire son premier polar. Il s'en tire plutôt bien avec ce premier exercice. L'action se déroule principalement dans la ville fictive de Milton, située près de Rivière-du-Loup.

En juin 1976, Marie-Thérèse Laganière, âgée de 26 ans, disparaît. L'investigation se bute à un mystère même si l'on a retrouvé sa Renault dans la cour d'une église de Rivière-du-Loup. 33 ans plus tard,

une intempérie laisse à découvert les ossements de la jeune femme " à deux pas de chez elle " ainsi que ceux de Denis Dostaler, un ami qui l'a importunée de ses assiduités. L'incident nécessite l'ouverture du dossier que l'on confie à Chloé Perreault, une policière fraîchement émoulue de l'Institut de police de Nicolet. Contrairement aux vieux loups, qui se sont cassé les dents sur l'enquête, parviendra-t-elle à résoudre l'énigme de ce double meurtre ? Le roman suit à la trace la quête de Chloé, laquelle s'appuie sur le dossier monté par l'enquêteur du temps. Elle retrace tous ceux que son prédécesseur avait rencontrés. Chaque chapitre s'organise autour de ces derniers, dont les souvenirs sont encore très vivaces.

Autour de ce canevas, l'auteur brosse le véritable travail de la policière. Par la bande, il rend hommage à tout le corps policier. Il ne présente pas ses membres comme des Sherlock Holmes à qui personne ne résiste. En l'occurrence, il s'agit d'une femme affolée par ses doutes. Son enquête exige une compréhension de la scène criminelle, qui dépasse l'enseignement reçu à Nicolet. Cette confrontation théorie et pratique est fort bien exploitée, sans compter la comparaison que l'auteur établit entre les méthodes de jadis et celles d'aujourd'hui. Voire l'ordinateur versus la machine à écrire, dont le ruban donnait un texte de deux couleurs : noir pour les lettres et rouge pour les accents.

Ce volet est très intéressant comme l'est aussi le profil psychologique des personnages. Leur action s'abreuve à un amont fort bien mis en valeur. Un amont qui donne aux lecteurs plein de fausses pistes. Le dénouement saura les méduser. Comme à son habitude, la plume de l'auteur est alerte, sans se démarquer par son originalité.