Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Greif, Hans-Jürgen

La Colère du faucon. Éd. Instant même, 2013, 285 p.

Un jeune Allemand de la Sarre.

Hans-Jürgen Greif est un auteur québécois né en Sarre en 1941. Son nouveau roman est un retour aux racines. L’auteur s’est donc livré à un exercice de mémoire pour épingler à tout jamais l’après-guerre en Allemagne. Il trace le portrait géopolitique de son pays, en particulier la Sarre, qui fut placée, lors de son enfance, sous le protectorat de la France. C’est ainsi que son héros en est venu à étudier dans un lycée français alors que son frère a fréquenté le gymnasium allemand, institution reconnue pour la sévérité sans bornes de ses professeurs. En lisant La Colère du faucon, ce sont Les Désarrois de l’élève Törless de Robert Musil qui me sont venus en mémoire.


Falk (faucon en allemand) appartient à une famille dont le père, Gabriel Bachmann, fut mandaté par la Wehrmacht pour espionner l’ennemi à Paris. Lors de la débandade allemande, il s’est sauvé en Sarre, où il a réintégré le foyer familial épargné par les alliés. Comme Ulysse, il ne sera pas accueilli à bras ouverts. Mais qui est cet homme ? Même s’il n’est pas le protagoniste principal du roman, tout s’échafaude autour de sa présence. Présence qui ne peut passer inaperçue tant son caractère violent le porte à conduire les siens au doigt et à l’œil. Malheur à celui qui veut se soustraire à son autorité. En somme, c’est un militaire qui mène sa famille comme dans un régiment à l’instar du Grand Santini de Pat Conroy.

Chacun tente de fuir ce nazi, qui, d’autre part, est très respecté au sein de la communauté. La mère s’empresse d’aller habiter chez son père pour compléter un doctorat, qui la conduit en Syrie pour des fouilles archéologiques. Falk et son frère, un dominateur comme son père, profitent aussi de leurs études secondaires pour échapper à la férule paternelle. Même s’ils s’en sortent par la fuite, il reste qu’ils portent les marques d’une éducation basée sur la bastonnade, dont Falk est particulièrement victime. Toujours couvert d’ecchymoses, il attire cette violence surtout à cause de son talent pour le piano que lui enseigne son père. Un enseignement tellement douloureux que Falk en vient à détester son instrument de prédilection.

Derrière le quotidien de cette famille affamée par la guerre se profile une quête d’identité rendue complexe par le partage de l’Allemagne entre 1945 et l’érection du mur de Berlin en 1961. Falk est-il un Français ou un Allemand ? Est-il aussi le fils de Gabriel Bachmann ? Il en vient à se demander si son soi-disant géniteur n’est pas un imposteur à cause de l’absence d’affinités entre eux. Ce questionnement jette une ombre sur sa vie, d’autant plus prononcée que sa sensibilité est à fleur de peau. On comprend qu’une colère larvée habite ce Falk en manque de besoins essentiels comme la reconnaissance et l’amour d’autrui.

Hans-Jürgen Grief s’est penché sur le problème d’un peuple écrasé par un adversaire qui s’est défoulé en détruisant toute l’Allemagne. À Cologne, seule la cathédrale est restée debout au milieu des ruines. Ce roman joue le rôle d’exutoire que rehausse une écriture particulièrement vivante. Ça s’adresse à tous les publics qui s’intéressent aux malheurs d’autrui racontés de long en large. Ce n’est aucunement déprimant. Les littéraires y verront plutôt un roman anecdotique soutenu par une forme traditionnelle. Ça ne sort pas des ornières littéraires, mais chacun pourra apprécier le don de conteur de ce romancier peu connu, qui, comme Joanna Gruda dans L’Enfant qui savait parler la langue des chiens, a levé le voile sur le sort des enfants lors de la Deuxième Guerre mondiale.