Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Guay-Poliquin, Christian

1. Le Fil des kilomètres. Éd. Peuplade, 2013, 230 p.

Route d'un mécanicien qui va visiter son père malade.

Si Joachin du Bellay avait vécu au Canada, son célèbre sonnet commencerait peut-être ainsi :
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit l'Alberta,
Et puis est retourné, meurtri par son état,
Vivre avec son père le reste de son âge !

L'absence de repères géographiques n'empêche pas de croire que le héros s'est installé en Alberta, terre de toutes les promesses à cause de ses sables bitumineux. Venu du Québec comme mécanicien de machinerie lourde, il vit un point tournant de son existence. Abandonné de sa femme après qu'elle eut raté son suicide, et inquiété par une lettre de son père acculé à la faillite de la mémoire, il profite d'une panne d'électricité généralisée pour rayer tout le pays afin de surgir devant lui comme une surprise de l'oubli. Partir pour s'occuper de son géniteur, pour racheter quelques erreurs, pour l'accompagner dans le sentier menant au Créateur.

Au volant de sa petite voiture rouge déglinguée, le héros met le cap sur l'est. En compagnie de son chat, qu'il emprisonne dans une boite de carton, il entreprend un périple d'au moins trois jours. L'asphalte déroule son tapis gris. Le voyage n'est pas à la fête d'autant plus que la panne d'électricité prive le paysage de se montrer sous son maquillage. Ce contexte explique la décision de l'auteur de taire le nom des villages devenus des agglomérations fantômes. Le roman baigne ainsi dans une atmosphère apocalyptique rappelant la crise du verglas de 1998, qui a privé le Québec d'électricité pendant 26 jours. L'occasion est bonne pour les profiteurs. Ils s'organisent pour rationner les vivres et l'essence. Cette dernière se vend au centuple de son prix, les denrées sont tout aussi onéreuses. C'est la désolation la plus totale, qui confine chacun chez soi. S'aventurer sur les routes, c'est courir à sa perte. La panne sèche attend les automobilistes et les camionneurs, obligés rapidement de ranger leurs véhicules le long des voies de circulation.

Malgré ces inconvénients, le héros suit le fil des 4736 kilomètres qui le séparent de son père. C'est une question de vie et de mort qu'il soupèse dans la fumée des cigarettes qu'il consume et sous l'effet de l'alcool quand il réussit à se négocier une bière ou deux. À quelqu'un, malheur est bon. Les fricoteurs font des affaires d'or en ravitaillant les produits essentiels qu'ils revendent en quantité infinitésimale à des prix exorbitants.

Ce long voyage est périlleux tant les obstacles sont nombreux. Mais rien n'est trop cher pour réaliser son rêve le plus cher. L'argent ne règle pas tout. Être confronté sans cesse avec soi-même pendant cette isolation volontaire exige une force de caractère peu commune. Pour briser l'opacité de sa solitude, il fait monter une autostoppeuse qui n'a pas froid aux yeux. Mais leurs conversations limitées à leur fatigue et à leur désir de franchir rapidement la distance à parcourir ne parviennent pas à percer la chape de plomb que leur impose un pays privé d'électricité. C'est la grande noirceur au cœur des cités, qui perdent leur ouverture sur autrui. C'est la guerre du chacun pour soi.

Ce premier roman est un tableau presque mythique de la vie que l'on mène. Apparenté à Volkswagen Blues de Jacques Poulin, Le Fil des kilomètres raconte l'histoire d'une filiation qui s'est effritée. Le héros tente de renouer des liens qui tombent en lambeaux. Comme mécanicien, il s'y connaît en rafistolage pour redonner au passé son auréole glorieuse. La nécessité d'agir en ce sens est impérative. Sans amarres, l'humanité risque d'écouter, comme Ulysse, le chant des sirènes qui causera sa perte.

C'est un sujet éminemment poétique. Une poésie de l'urgence, de la mémoire, de l'attachement pour arriver à bon port. C'est avec simplicité que l'auteur a navigué au milieu des écueils pour éviter la catastrophe que Cormac McCarthy a aussi prévue dans The Road.

___________________________________
 

2. Le Poids de la neige. Éd. Peuplade, 2016, 300 p.

Un village condamné à l'huis clos

Le Prix du gouverneur général 2017, la plus haute distinction littéraire du Canada, vient d'être accordé à Christian Guay-Poliquin pour son roman Le Poids de la neige. Après avoir écrit Le Fil des kilomètres, il ramène son protagoniste de l'Ouest canadien, qui a parcouru presque tout le Canada lors d'une panne d'électricité généralisée pour venir au chevet de son père mourant.


Avec son nouveau roman, l'auteur conduit son héros à la porte de son village natal aux prises, lui aussi, avec le manque d'électricité qui sévit dans le pays. Malheureusement, l'hiver s'installe toujours avec ses inconvénients. La neige est un poids qui rend les routes dangereuses et les secours aléatoires. Bref, la neige isole tous et chacun. C'est d'autant plus vrai quand un accident survient en pleine tempête dans une région boréale. À un mille de son point d'arrivée, le narrateur, le principal personnage du roman, a les deux jambes fracturées lors d'une embardée. De valeureux villageois le confient à un vieil homme de passage devenu captif de l'intempérie. Les deux se retrouvent dans une véranda chauffée en attendant que l'hiver se fasse moins rébarbatif. Ce n'est pas sans rappeler la crise du verglas qui a frappé le Québec pendant un mois en 1998.

Même si ces deux personnages sont à l'abri, il faut se chauffer et manger. C'est d'autant plus pénible quand on est à une heure de marche du village presque déserté. Plusieurs ayant gagné des régions moins affectées. Quand même, de bons samaritains s'enquièrent de leurs besoins pour tenter de les combler. Maria, l'infirmière, apporte des antidouleurs et refait les pansements du narrateur. D'autres apportent du bois de chauffage ou des cannages. Le tandem s'organise, mais la vie à deux ouvre la voie aux différends.

Cette réclusion devient un ermitage qui oblige les deux hommes à partager un quotidien contraignant. Le plus vieux s'occupe de son cadet très mal en point, mais son silence ne facilite pas l'entraide. On s'observe comme des chiens de faïence. Petit à petit, quand l'état de santé du narrateur s'améliore, on passe de la vie contemplative à une vie moins passive. Chacun comprend qu'il a besoin de l'autre pour vivre, voire pour rêver sa vie.

Cet huis clos, qui enseigne que la vie est un partage, révèle l'importance de la fraternité. On s'en sort grâce aux ponts que l'on a construits. Des ponts que la fatalité souhaite voir s'effondrer. Mais ils tiennent quand l'enjeu existentiel pousse vers l'autre. Le départ du vieil homme est motivé par la maladie de sa femme et celui du jeune suit le deuil de son père pour se consoler auprès de sa famille vivant dans un camp de chasse.

C'est un roman dense servi par une belle écriture compacte et limitée par un sujet, un verbe, un complément et une proposition subordonnée. L'auteur n'essaie pas de calquer l'oralité comme c'est la vogue au Québec. Il se limite à profiler l'épaisseur de ses deux principaux protagonistes et à étudier leurs réactions dans un contexte de claustration. De cette manière, il lance une belle invitation à se surpasser.

___________________________________