Paul-André Proulx

Littérature québécoise

 

Hébert, Anne

1. Un habit de lumière. Éd. du Seuil, 1999, 136 p.

Refus de son identité sexuelle

Dans ses oeuvres, Anne Hébert a toujours présenté l'aspect sombre des humains, celui qui engendre des conduites extrêmes. Un habit de lumière est fidèle à la manière de l'auteure qui fouille l'âme d'un adolescent espagnol, dont les parents d'origine modeste ont immigré à Paris.


Ce dernier refuse sa " mâlitude ". On comprend qu'en vieillissant, il soit attiré par le monde des travestis, qui causera finalement sa perte. Elle sera d'autant plus cruelle que sa mère deviendra sa rivale auprès du même homme. Derrière les oripeaux flamboyants, ces habits de lumière des danseurs travestis, se cachent des drames cruels, qui découlent du refus de l'identité sexuelle.

C'est un roman intéressant et aussi noir que Kamouraska ou Les Fous de Bassan, mais l'armature est beaucoup moins complexe. C'est même très linéaire. Anne Hébert est un maître dans l'art de rendre la cruauté qui sommeille dans les humains.

 
___________________________________

2. Kamouraska. Éd. du Seuil, Coll. Points, 1997, 245 p.

Une Québécoise du X1Xe siècle

Kamouraska est un roman historique dans le sens qu'il est campé dans un siècle très mouvementé de notre histoire, soit le X1Xe siècle. D'ailleurs, certains personnages ont existé, tel le Dr Nelson. Mary Soderstrom a récemment écrit la biographie de ce médecin, un Anglais qui a épousé la cause des patriotes de 1837.

Rares sont les romans qui s'attachent à cette période en donnant la parole à une femme. Élisabeth, l'héroïne, refuse donc le carcan que l'on lui impose. Malheureusement mariée sous pression à un ardent défenseur de la suprématie du mâle, en l'occurrence le seigneur de Kamouraska, elle projette de le faire tuer par un jeune médecin de Sorel, qui n'est pas à son premier fait d'armes comme patriote de la rébellion de 1837-1839. Pour éviter l'échafaud, elle n'a pas le choix de se remarier avec un important notable, qui détient le pouvoir de lui épargner la peine capitale.

C'est ce dont Élisabeth se rappelle au chevet de son mari agonisant. Le génie de cette oeuvre, c'est de présenter le bilan d'une vie mouvementée à partir des événements les plus marquants, lesquels ne s'insèrent pas nécessairement dans un ordre linéaire. Une fois que l'on a compris la technique, le roman qui semble rébarbatif devient facile à lire. C'est d'ailleurs l'œuvre la plus réussie de l'auteure décédée en l'an 2000.

En gros, Anne Hébert montre l'affranchissement d'une femme des années 1830. Cette dernière s'oppose au pouvoir des hommes pour vivre pleinement selon sa nature. Hélas, pour sauver sa peau, sa lutte féministe se termine en queue de poisson. Il reste qu'elle s'est attaquée à la condition féminine d'un siècle qui ne pouvait même pas penser la remettre en question. L'héroïne est l'être exceptionnel qui a osé le faire à ses dépens. En ce sens, cette oeuvre rejoint l'esprit d'Angeline de Montbrun de Laure Conan, qui déplorait que les hommes des années 1830 n'étaient pas à la hauteur des aspirations des femmes :
" Quelle est donc cette prétendue sagesse qui n´admet que le terne et le tiède, et dont la main sèche et froide voudrait éteindre tout ce qui brille, tout ce qui brûle? "

L'écriture d'Anne Hébert convient bien pour ramasser un idéal dans un tout inséparable. Elle n'opère pas de compartiments, elle moule pour donner une oeuvre compacte qui n'attire pas le regard sur un point en particulier. Bref, c'est une oeuvre qui dénonce les conditions qui ont relégué la femme à sa seule fonction de génitrice. Laure Conan et Anne Hébert sont curieusement deux célibataires qui ont déploré les carences des mâles. Est-ce pour cela qu'elles ne se sont pas mariées? Laure Conan a répondu oui à cette question par l'entremise de son héroïne.

 
___________________________________



3. Les Fous de Bassan. Éd. Seuil, 1982, 248 p.

La Mer que l'on voit danser

Pour ce roman gagnant du prix Fémina en 1982, Anne Hébert a choisi un site se prêtant fort bien à l'art romanesque. Tous les Québécois savent très bien qu'il s'agit de l'île Bonaventure, qui fait face au célèbre rocher Percé. Déduction facile puisque que c'est dans cette aire insulaire que les magnifiques fous de Bassan ont choisi pour s'y reproduire. Ce sont d'élégants oiseaux blancs rappelant les oies. Aujourd'hui inhabitée, l'île était jadis occupée par des pêcheurs et des paysans. L'auteure en a fait un regroupement de loyalistes (Américains refusant l'Indépendance) vivant dans une agglomération baptisée du nom de Griffin Creek.


La trame se compose de six récits ancrés sur les mêmes journées et les mêmes scènes. Trois sont datés de 1936 et deux de 1982. Le décalage assure le sens de l'œuvre par de multiples échos tout en lui conférant une aura poétique. Décalage qui permet de joindre le passé à la sensibilité du lecteur afin de l'intéresser au suicide de la femme du pasteur Jones et à la disparition des cousines Atkins.

La singularité des personnages est nouée à la fonction et à la signification du rivage. Chacun évolue dans un décor typé, annonciateur d'un milieu tragique survolé par de sombres anges ailés et soumis aux intempéries de la mer. Un décor semblable à celui d'un Faulkner boréal, empreint d'une fureur masquée par les mots qui évoquent des images à donner des frissons. Aucun ne peut échapper aux terreurs qui couvent dans un huis clos limité aux quelques insulaires de Griffin Creek. Les crimes de guerre, la religion et une sexualité morbide frappent le destin de ses habitants. Il est intéressant de voir comment Anne Hébert soumet tout un chacun aux furies des cœurs comme à celles de la mer qui détruit le rivage en causant l'érosion d'une île appelée dans des milliers d'année à disparaître comme le fameux rocher Percé pour lequel on prévoit 6000 ans d'existence. Finalement, on assiste au rite fatal de la mort.


Ce roman envoûtant s'adresse à un lectorat sensible au destin des âmes prises dans un milieu fermé, susceptible de passions dévastatrices. Comme l'a écrit l'auteure : " L'abîme de la mer nous contient tous, nous possède tous et nous résorbe à mesure, dans son grand mouvement sonore. " Contrairement à ce que croit Charles Trenet, la mer ne berce pas les cœurs pour la vie.

 
___________________________________