Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Hétu, Julie.

Mot.

Éd. Triptyque, 2014, 204 p.

La Danse de la mort

Ave Caesar Morituri te Salutant. Cette salutation faussement attribuée aux gladiateurs convient à ce roman sur la tauromachie qui sert d'allégorie au combat de la vie. Et depuis la Bible, on en connaît l'issue. L'humanité a été condamnée à mourir inexorablement. Toutes les cultures se sont ingéniées à vouloir triompher de la fatalité à travers des œuvres imaginant la possible victoire de la vie sur la mort. Défier la mort représente pour certains l'objectif à atteindre en se vouant à des sports extrêmes. Même si le toréador vainc le méchant taureau dans les arènes, il n'en reste pas moins que les tragédies grecques confirment la soumission du genre humain aux caprices de la grande faucheuse.

La tauromachie encourage la possible danse avec la mort pour entrer dans la lumière. Henry de Montherlant en a été convaincu dans Les Bestiaires. Cet art taurin soutient l'idéal même si, depuis quelques décennies, il est réprouvé par les défenseurs des animaux contre tout mauvais traitement. L'auteure Julie Hétu, née en 1976, s'est donné la mission de relever les tenants et les aboutissants de la culture tauromachique. Son ambition de tout embrasser l'a conduit dans des labyrinthes où elle s'est égarée. Tout de même elle vient de concocter un roman intéressant, mais qui exigeait une plume plus aguerrie.

Le roman s'ouvre sur un Liban qui a perdu la blancheur de son étymologie. Les factions opposées s'affrontent sur le dos d'un peuple en quête d'exil. Anat fuit à Alcúdia dans l'île Majorque afin de refaire sa vie avec sa fille Cybèle. C'est un déracinement lié tout de même à sa terre d'origine par le mythe de Mithra à l'origine de la tauromachie. Le dépaysement n'est donc pas total d'autant plus que la ville a connu un développement rattaché à la culture musulmane. L'immigration n'est pas la panacée aux mots de l'âme. On peut quitter le Liban, mais on ne peut pas toujours le chasser de son esprit. Les deux femmes retourneront dans leur pays natal, abandonnant les enfants de Cybèle (Elmirha et Mot) aux soins d'un père catalan.

La suite de l'œuvre s'attache au destin de ces derniers. Vivre dans la rue de la Roca, à deux pas de l'arène, inspire l'adolescente victime de solitude. Délaissée par sa mère et vivant avec un père plus ou moins engagé dans son éducation, elle se tourne vers le propriétaire à qui elle demande de l'initier à l'art du toréador. Il advient ce qui doit advenir. Elle meurt lors d'un combat à Madrid alors qu'elle n'est qu'une enfant. Le roman aurait pu prendre fin sur cet incident tragique. L'auteure poursuit sa quête avec son frère Mot. Ce dernier vient de perdre la seule personne qui compte à ses yeux. Et pour lui, son père est responsable de cette perte attribuable à son manque de vigilance. La loi du talion s'applique selon lui pour un tel manquement. Élevé dans un contexte de mort vers laquelle pousse la solitude, il ne lui reste plus qu'à envisager celle de son géniteur, voire de sa mère devenue prisonnière au Liban pour son appartenance à une faction rebelle au régime.

La poésie de l'auteure s'appuie sur des destins tragiques qui semblent soutenir l'arche principale de notre civilisation. Dès leur naissance, les humains se marient avec la mort. Contrairement au mariage, la fidélité est respectée à la lettre. Vivre, c'est suivre en somme un rite funéraire qui unit une humanité souffrante. Pour certains artistes, la tauromachie l'illustre comme nul art ne peut le faire, voire les toiles de Picasso sur le sujet et le flamenco. Même si l'auteure exploite notre désir d'harmonie, il reste que son histoire de la civilisation est empreinte de relents d'abattoirs. Malgré une écriture d'une grande efficacité, la magie se perd en ne manipulant que des marionnettes résignées à succomber à la force des ténèbres.