Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

 

Labrecque, Diane.

1.Raphaëlle en miettes
. Éd. Hurtubise, 2009, 187 p.

Le Suicide qui tue autrui

Un alcoolique en quête de rédemption

Vouloir aimer dans un monde aléatoire, c’est aimer un nuage. Il laisse quelques gouttes de pluie rafraîchissante sur son passage et se dissipe. S’y accrocher, c’est se condamner à être malade comme l’a chanté Serge Lama. La vie est un « océan trompeur » : il est allergique au bonheur, qui veut s’installer à demeure.

Naviguant seule, Raphaëlle tente de renouer avec lui après le suicide de son conjoint. De port en port, d’alcôve en alcôve, d’un bouteille de rhum à l’autre, elle emprunte finalement, en autostoppeuse, l’itinéraire qui mène à la côte ouest des États-Unis. Quand une bonne samaritaine la fait monter, elle découvre une femme généreuse, qui l’entraîne à partager son intimité dans les motels attendant le voyageur assoiffé d’un corps chaud sur une peau brûlant des feux de la trahison. Cette expérience nouvelle la laisse gros jean comme devant jusqu’à ce qu’un compagnon d’infortune se joigne à elle. C’est un chien égaré, qui échange des caresses contre une amitié fidèle. Il devient son garde du corps alors qu’elle tend une main sale vers les passants pressés.

Sa descente aux enfers suit les traces de La Divine Comédie de Dante avant d’aboutir au paradis, qui est à la portée d’un appel téléphonique à une sœur surprotectrice. Sept-Îles se présente comme le lieu béni de son enfance, lieu ouvert sur un fleuve qui charrie tous les rêves. Y accueillera-t-elle sa fille Hania qu’elle a abandonnée à sa naissance pour faire le deuil d’un amour mort prématurément ?

L’auteure a dressé le tableau surchargé d’une victime d’Éros. Les clichés accolés à la « robineuse » sont intégrés dans un seul personnage : père alcoolique et incestueux, parents séparés, infidélité, abandon, alcoolisme, drogues, itinérance, vol, suicide. Ça donne une impression de fourre-tout malheureux d’autant plus que la technique d’écriture est à point, en particulier les dialogues protégés de l’ennui du discours direct. Le récit des dires des personnages dame le pion avec brio à la réplique théâtrale. Bref, cette œuvre intéressante, axée sur le pardon, virevolte au-dessus de tous les champs d’un amour en deuil au lieu d’en explorer un avec plus de profondeur.

 
___________________________________


2. Je mourrai pas zombie. Éd. Hurtubise, 2011, 240p.

La Pureté juvénile

Ce roman aborde la souffrance des adolescents. Une souffrance comme mode de vie. Ils n'ont que dédain de la vie, vénèrent un autre monde, se rient du sens de la mesure, cherchent à se soûler d'ersatz et cultivent, par-dessus tout, le sacrifice de soi, la souffrance et la mort pour éviter d'être des zombies, ces ectoplasmes qui ne carburent qu'à l'insignifiance. Ces jeunes ne voient pas que leurs réactions masochistes ne sont en fait que des prolongements de sentiments douloureux à travers des paradis artificiels, tels que l'alcool la drogue, l'anorexie et la mutilation.

Dib, une androgyne de Lévis, refuse de manger et se taillade les avant-bras pour se donner l'illusion d'exister. Exister selon son évangile autodestructif. Mourir au monde pour naître à un nouveau monde. L'adolescence, c'est l'âge de l'utopie. Les éphèbes sont en quête d'un point d'appui pour substituer à la médiocrité de la maturité, la pureté de leur jeunesse. Les monstres sont évidemment les parents. Il faut les fuir pour ne pas être corrompus par leur conformité aux normes d'une société vouée à l'argent et à la sexualité sans amour.

Dib est une pure et dure, qui appartient à un trio platonique complété par François et Hubert, deux élèves de son école. Trio qui voudrait réaliser le rêve de refaire le monde en s'inspirant de leurs lectures de Camus, de Sartre, de Nietzsche et de Réjean Ducharme, en particulier L'Avalée des avalés que Dib dévore parce qu'elle s'identifie à Bérénice

Devenue adulte, l'héroïne a perdu ses deux copains de vue. Barmaid dans un bar de Montréal, elle tente de renouer avec eux grâce à Facebook. Elle veut savoir s'ils sont passés aussi lamentablement qu'elle à côté de leurs rêves de jeunesse. Les retrouvailles sont fort décevantes. Elle réalise qu'ils vivent d'expédients amoureux tout en ayant joint les rangs du conformisme débilitant. Et comme elle ne cherche pas à devenir le jouet de leurs plaisirs, elle se tourne vers sa fille de 16 ans à qui elle inculque des principes filiaux parce qu'elle a finalement découvert que l'amour de ses parents lui avait échappé.

L'auteure a réussi une brillante analyse de l'âme juvénile, une analyse d'une haute tenue littéraire, mais accessible à un vaste public, car elle est bien ancrée dans le terreau de Lévis et de Montréal.