Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

 

Laferrière, Dany.

1. Le Cri des oiseaux fous. Lanctôt éditeur, 2000, 319 p.

Vie culturelle et politique en Haïti

L'auteur, le héros de son propre roman, raconte comment il en est venu à quitter sa terre natale quand sa mère apprend à travers les branches qu'il est en danger de mort à cause de son métier de journaliste, même s'il est affecté aux chroniques culturelles. Elle insiste donc pour qu'il parte, mais il refuse de se plier à son désir, car il estime qu'il ne peut être dans la mire des dirigeants, vu qu'à 23 ans, il en est à ses premières armes dans le métier. L'insistance maternelle l'amène à boucler ses valises pour venir à Montréal. Avant de quitter les siens, l'auteur fait le tour de ses amis sans les prévenir de son départ.

Le développement du roman est construit sur ses visites qu'il leur fait. Ça se déroule donc en quelques heures. Comme Dany fréquente surtout les gens attachés au monde de la culture, son témoignage est très instructif de la vie artistique haïtienne. Les activités théâtrales, musicales et littéraires sont riches et nombreuses. On ne se croirait pas dans un pays sous-développé à ce chapitre. Les artistes compensent par leur énergie débordante. Les visites de l'auteur ne se limitent pas à ce milieu. Il rencontre aussi des prostituées qu'il a fréquentées. Il ne s'en cache pas. Ce passage n'est pas complaisant. Il fait plutôt ressortir les qualités de cœur de ses compatriotes. On sent qu'il aime ceux qu'il côtoie, qu'il aime son pays. C'est bien à regret qu'il le quitte et, surtout, sa mère et sa grand-mère, qui l'ont aidé à s'épanouir.

Parallèlement à son déchirement se profile la vie politique haïtienne, qui baigne dans le sang. Le pouvoir à tout prix, quitte à mettre le pays sens dessus dessous pour le conserver. Une véritable course aux sorcières sévit pour combattre même les ombres qui pourraient se dresser sur la route des oiseaux fous de la dictature.

On aurait pu croire à une oeuvre narcissique. Pas du tout. Ce roman est coulé dans le quotidien de la vie haïtienne. Même s'il est le héros de son oeuvre, l'auteur a laissé la place à ceux qui l'ont façonné, à ceux qui ont partagé sa vie. Il s'efface derrière les siens pour montrer toute la noblesse des Haïtiens. On sent que c'est avec beaucoup de modestie et d'amour qu'il a écrit son roman. Sans être innovatrice, sa plume laisse la chance à la convivialité de s'exprimer. Bref, Dany Laferrière est un auteur talentueux qui se fait un point d'honneur de parler de son pays et des siens comme ses compatriotes de Montréal, tels le regretté Émile Ollivier, Marie-Célie Agnant, Georges Anglades...

___________________________________
 

2. Je suis un écrivain japonais. Éd. Boréal, 2008, 264 p.

L'Universalité de l'écrivain

" Vous m'incarcérez, mais vous ne pouvez m'enlever ma liberté ", disait un détenu à son geôlier dans un goulag de la Sibérie. Il n'est pas aisé de définir la liberté. Dany Laferrière s'y essaie avec ce roman. Sa définition rejoint l'esprit du prisonnier de Soljenitsyne. Pour y arriver, Dany Laferrière départage ce qui existe de son emballage, comme Diderot, dont il est un brillant disciple. Son ouvrage est en somme un pied de nez aux contingences qui réduisent l'auteur à son origine.

Pourquoi Dany Laferrière ne serait-il pas un écrivain japonais ? Le titre est banal puisque l'auteur en est à son onzième roman. Ce qui achoppe, c'est la restriction qu'impose l'adjectif. La localisation semble aller à l'encontre de ce qu'il dénonce. Il faut y voir l'ironie de l'auteur, qui suscite la curiosité pour nous entretenir de distinction. Le lecteur n'est pas dupe quand il parcourt un livre. Même s'il se glisse dans la peau d'un samouraï, il sait bien qu'il n'est pas un guerrier japonais. C'est l'immense avantage de la littérature de nous induire dans tous les rôles au-delà de toutes les frontières. Ce roman est un hommage rendu à tous ceux qui, par la magie de la plume, nous entraînent à leur suite par-delà le temps. Comme une étoile éteinte, même les écrivains disparus sont des guides, comme le poète japonais Basho, qui est, en quelque sorte, le principal personnage puisqu'il a été choisi par Dany Laferrière pour illustrer l'esprit qui doit présider à toute quête.

Le lecteur et l'écrivain ne sont que l'avers et le revers d'une même médaille. Les caractérisations ne sont qu'affaires d'éditeurs, de publicité et de médias. Dany Laferrière se montre moqueur à leur endroit. Il imagine même la droite japonaise condamnant le narrateur, avant même la sortie de son roman au nom du nationalisme étroit des Hérouxvilliens. Malheureusement, de nombreux chroniqueurs ont livré le punch du dénouement.

Bref, ce chef-d'œuvre présente l'écrivain comme un non-être dans le sens qu'il est ouvert à toute identité. " Un pour tous ", diraient les mousquetaires. Ce n'est pas sans rappeler L'Expérience interdite d'Ook Chung, qui a traité la thématique d'un point de vue inverse.