Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Lafond, Jérôme.

Brigitte des colères.
Éd. Marchand de feuilles, 2010, 178 p.

Une adolescence gothique

Le charme bucolique de la campagne attire par sa prétendue sainte paix. Allez-y voir. Le roman Cordélia de Pauline Cadieux évoquait la pendaison de son héroïne, en 1897, à Sainte-Scholastique pour avoir dépecé son mari en cubes à ragoût.

Jérôme Lafond ne rompt pas la chaîne avec Brigitte des colères. Il renoue avec les cadavres démembrés que l’héroïne découvre dans un tas de purin et dans un abreuvoir pour les animaux de la ferme. Il n’en faut pas plus pour activer son imaginaire dionysiaque. Ses fantasmes la rendent même amoureuse du soi-disant tueur en série, à qui elle adresse des lettres d’admiration. Elle lui voue un amour à l’instar des fans de Charle Manson, qui portaient des tee-shirts à son effigie. D’ailleurs, elle signe ses travaux scolaires du nom de Ted Bundy, un autre célèbre tueur en série. Les assassins meublent le chœur du gothisme comme les statues des saints trônent dans les églises.

Frappé du sceau de la mort, le roman se veut une quête d’une virginité à restaurer. Tout détruire pour « recommencer à zéro », chante William Deslauriers. Comme le proclament les paroles de la chanson, Brigitte est « perdue dans [son] cauchemar ». Détruire pour vivre en incendiant les fermes de Sainte-Scholastique afin de se venger de ses amours perdues. La violence au service du bien. En somme, une jouvencelle en Prométhée déchaînée, qui veut refaire le monde avec son instinct incendiaire.

L’univers décrit fait frémir, tel ce passage de la lettre de Brigitte à son tueur bien aimé : « Devant la loi des hommes, vous êtes coupable, mais ces mêmes hommes sont des bêtes. Un jour, les jurés pourront se mettre dans la peau des criminels à l’aide de puissantes machines sophistiquées. […] Plus personne ne pourra condamner quiconque, car plus personne ne pourra prendre le recul nécessaire. […] Les avocats auront une formation en psychiatrie. Les jurés […] devront être sous médication pour le reste de leurs jours afin de traiter leur personnalité dissociée. Dans le monde de demain, le Bien et le Mal seront des contraires obsolètes. Vous êtes l’homme du futur. Amicalement, Brigitte. » Texte prémonitoire prévoyant le déroulement du procès du Dr Turcotte, curieusement un médecin de la région, qui a poignardé ses deux enfants.

En fait, l’auteur présente les maux de l’âme susceptibles de plonger les adolescents au cœur de l’abysse. Règle générale, on accuse les familles carentielles d’être à l’origine des perturbations juvéniles. Pourtant, Brigitte vit avec des parents dévoués comme le sont aussi les parents de ses amoureux. Il ne s’agit pas d’un conflit des générations, mais plutôt de l’émergence d’une fille aux prises avec des dynamiques d’adultes, auxquelles elle réagit avec l’espoir de faire renaitre « le paradis perdu » en cherchant à s’immoler elle-même. Une bonze de l’ère moderne !

Malheureusement, le roman n’est pas à la hauteur de la thématique quand on pense à tous ceux qui l’ont abordée, tel Robert Musil dans Les Désarrois de l’élève Törless. L’expression scripturale aurait eu avantage à être resserrée. L’oralité ajoute du réalisme à la narration, en particulier, avec sa conjugaison à la première personne, mais elle abâtardit avec ses « dreads ». Ce sont des cadenettes, qui cadenassent les jeunes à leur image de révoltés. C’est sans compter que le jeune auteur, originaire du même milieu agricole que son héroïne, n’a pas su entraver son imaginaire rétif, comme on le fait avec les chevaux qui ruent. Seul le ton soutient cette œuvre d’un trentenaire, qui démontre comment le grunge traduit l’âme des jeunes écœurés par nos sociétés sales. Et on sait ce qui est advenu à Kurt Cobain.