Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

 

Lalancette, Guy.

1. Les Yeux du père.
VLB éditeur, 2001, 246 p.

L'Importance du père

Dans un village québécois des années 50, la famille Kattelan vit un deuil éprouvant puisqu'il s'agit du père qui vient de mourir d'une cirrhose du foie. Pendant trois jours défileront parenté et conseillers municipaux devant le cercueil pour rendre un dernier hommage à cet homme aux yeux si mystérieux, qui se trouvait être le maire de l'endroit.

Rjüggen, le fils de sept ans, assistera avec curiosité à ces rassemblements empreints de tristesse. Ce qui l'inquiète, c'est que cette mort ne le chagrine pas contrairement aux autres. Les absences fréquentes du père de la maison pour exercer sa fonction et l'alcoolisme ont gardé à distance ce fils, intrigué et apeuré par ses yeux dont il ne parvenait pas à décrypter les messages. Comme il voudrait être affecté par ce décès! Ce sentiment d'impiété pousse Rjüggen vers la religion afin d'apaiser son inquiétude. Il cherche aussi du réconfort auprès de son ami Julien, un immigrant français de " religion athée ". Ce regard enfantin sur la mort et sur Dieu est intéressant. En petit théologien, il fait la leçon aux adultes avec ses questions métaphysiques, qui respectent l'entendement d'un garçon de son âge.

Son questionnement n'est pas psychotique. Pendant ces trois jours d'exposition, il vaquera à ses occupations journalières, provoquant plus d'une fois le sourire avec ses reparties. On le verra à l'école, à l'église, avec ses amis. En fait, il cherche la vérité. Sa grande peur, c'est d'être en état de péché pour ne pas suivre le droit chemin. Mais où est-il ce chemin? C'est sa grande préoccupation. Sans le savoir, il en veut à l'hypocrisie des adultes qui ne l'aident pas dans sa démarche. Il n'a jamais pu s'évaluer dans les yeux de son père. Comme il est important à cet âge le regard d'autrui pour se juger! Le dénouement très symbolique vient souligner avec justesse l'importance de l'appréciation paternelle, ne serait-elle que visuelle. C'est ce que recherchait Rjüggen, cet enfant qui ne pleurait pas. On le comprend.

___________________________________
 

2. Un amour empoulaillé. Éd. VLB, 2004, 248 p.

Amour de jouvenceaux

Saint-Blaise est un village situé près de Saint-Jean-sur-Richelieu. La promiscuité regroupe en 1960 ses 2000 habitants autour de la vieille église construite en 1893. Un vase clos qui transforme toute vie privée en secret de Polichinelle. L’emmurement s’exprime à travers des lieux fermés propices aux drames villageois, tels que l’asile, le juvénat des frères, la cabane de Saint-Gelais construite en pleine forêt et le poulailler évoqué par le titre. C’est un exploit que d’affronter ceux qui sont embusqués derrière des murs, qui ont des oreilles et des langues de vipère. Et si le cœur du damoiseau bat la chamade pour la demoiselle, il court à sa perte.

Quand Éros s’amène avec son air enfantin, Élisabeth devra se tenir sur ses gardes pour recevoir l’hommage de Simon, un éphèbe, qui s’enfarge devant ses appas en dansant le cha-cha-cha. Amour surgi de la guitare des musiciens, qui troqueront tôt ou tard leurs accords frétillants pour des airs funèbres. On survit difficilement aux amours frappées par l’index du pouvoir ecclésiastique, conféré à l’auguste curé Pisson à Saint-Blaise. Si la population se tient les fesses serrées, il ne faut pas croire qu’elle vit à l’abri du pire. Les impies ont toujours généré des actes impitoyables pour précipiter les âmes pures dans l’abîme. Le plaisir de salir ne sait défaillir. Peu importe l’exil d’infortune choisi par les tourtereaux pour répondre en toute liberté aux appels du cœur, viols ou bourrades les attendront pour s’être soustraits aux normes sociales, à moins de privilégier le suicide, comme les héros de Roméo et Juliette d’Yves Desgagnés.

La cruauté, voire le sadisme, sont associés à la famille dysfonctionnelle, dont est issue l’héroïne. Pour éviter de se montrer complaisant à l’égard de comportements triviaux, l’auteur établit une opposition manichéenne à travers la sagesse de la mère de Simon, une veuve qui compte sa douzaine d’enfants. En somme, Guy Lalancette s’indigne de l’abjection qu’alimente souvent une géographie réduite à l’ombre d’un clocher. L’écriture, peaufinée, recourt avec bonheur aux parenthèses et aux tirets enserrant un certain humour, afin d’offrir une soupape à la douleur du narrateur, le frère et complice du héros. Ce roman, trop bavard cependant, approfondit, avec empathie, une adolescence à l’eau sale, faute d’être bénite.

___________________________________
 

3. La Conscience d’Éliah. Éd. VLB, 2009, 193 p.

Un juvénat de frères

Ce roman dévoile l’atmosphère régnant dans les juvénats des frères. Les communautés initiaient à la vie religieuse des éphèbes, attirés par le prestige social dont elles jouissaient et par des frais scolaires dérisoires. C’était avant que le ministre de l’Éducation, Paul Gérin-Lajoie, chamboule le Québec avec l’Opération 55, soit la construction de 55 écoles secondaires publiques.

Inaptes à jouer un rôle parental, les frères laissaient leurs postulants à eux-mêmes en dehors de leur formation et de leur instruction. Le vide était rapidement comblé par le matamore du juvénat, appuyé de ses acolytes. Ce dernier imposait sa loi par la terreur. Les récalcitrants risquaient gros, comme l’indique Sylvain Meunier dans Meurtre au bon Dieu qui danse le twist (Vents d’Ouest). Pendant que les parents croyaient leurs rejetons en sécurité dans un lieu de sanctification, les plus vulnérables étaient humiliés par leurs pairs. La fureur atteignait davantage les élèves aux tendances sexuelles ambivalentes. Les amourettes homosexuelles n’étaient pas rares, comme le précise Bertrand B. Leblanc dans Horace ou l’art de porter la redingote (Leméac). Le héros, Éliah Pommovosky, a goûté à la médecine d’un de ces fanfarons quand ce dernier a découvert son amitié particulière pour Gabriel Blanc.

La narration, confiée à la conscience d’Eliah, rapporte l’amour interdit du héros, perturbé dès l’enfance par un père qu’il aimait, mais qui n’en a pas moins tué sa femme. Des mises en abîme, bien intégrées à la trame, font ressortir les causes qui l’ont rendu impuissant à écouter la voix de sa conscience tellement la souffrance morale le dépassait en raison de son jeune âge. C’est en s’infligeant des blessures corporelles qu’il croyait apaiser sa douleur, accrue de surcroît par toutes les trahisons, qui ont émaillé son adolescence. Et le temps n’a pas arrangé les choses. Devenu professeur, il s’est marié, mais sa vie de couple s’est dissoute dès la première nuit de noces, tellement l’empreinte de Gabriel est resté profonde.

La tragédie accompagne souvent l’incompréhension d’autrui. Tragédie qui impose deux pôles au roman : soit celui d’une intervention policière et du profilage psychologique. L’auteur a évité le piège facile du sadisme en exploitant les tenants et les aboutissants des situations propices à la criminalité. Soutenu par une écriture complexe accentué par l’abus des appositions, des participiales, des parenthèses et des tirets, le roman évoque un passé, qui a ses échos dans l’actualité sous la forme du taxage et du bizutage dans les universités. Bref, c’est un polar psychologique unique en son genre