Paul-André Proulx

Littérature québécoise

Laverdure, Bertrand.

1. Lectodôme.
Éd. Le Quartanier, 2008, 315 p.

L’Amour des livres

Le Couche-Tard du métro Joliette s’est offert, trois soirs par semaine, un caissier déconcertant, qui tente de combler un manque à gagner comme lecteur de manuscrits pour le compte d’un éditeur croupissant. Employé efficace, Ghislain interdit à 23 h, comme le prescrit la loi, l’accès aux produits alcoolisés en moins de 30 secondes. Le héros égrène parfois le reste de la nuit à discuter de littérature avec Courrège qu’il a connue au « lectodôme » que représente la Bibliothèque nationale. Comme un catcheur, il aimerait bien lui coller les épaules au matelas pour le compte de trois avec sa prise du missionnaire, mais son obsession livresque triomphe de ses ardeurs libidinales.

À l’instar de Jacques Poulin avec La Tournée d’automne, Bertrand Laverdure vise à augmenter le nombre d’aficionados du livre afin que la littérature québécoise rayonne de partout. Il faut qu’elle circule à la vitesse grand V même si les éditions Les Allusifs ont relégué nos écrivains aux oubliettes. En fait, il dresse le bilan de la situation de la littérature québécoise avec une éloquence étincelante. Comme un bloggiste, il commente, avec une verve vive et rieuse, certaines œuvres, en particulier le Tome 2 des Mongols, soit Le Grand Khan de Jean Basile, le héraut des aînés, qui traita de la culture du cannabis et de la libération des homosexuels. Pour promouvoir le simple plaisir de lire, l’auteur imagine même une Oprah Winfrey, qui animerait une soirée festive en hommage à nos auteurs.

Derrière le propos se cache une réflexion très prisée à l’époque de Diderot et de Descartes. Le cartésianisme a cédé ses droits depuis longtemps aux succédanés de « la société de l’à-peu-près » que Ghislain découvre à travers Chicago, le parangon du modernisme. La ville des Vents a donné naissance aux achats par catalogue, au fast food, dont Mc’Donald s’est fait le champion en y installant son siège social et à Playboy, le meurtrier d’Éros. Mais comment ressuscite-t-on l’obsession du beau et du vrai ? Il faudrait que l’armada des lecteurs se transforment en « perroquets » pour sommer tout un chacun de fuir la déliquescence au profit de la quintessence.

Quant à la facture, ce noble roman boude les impératifs de son genre. La narration s’abandonne aux soins du cliquetis de la souris de l’ordi. Le récit s’encombre ainsi de digressions au détriment de l’approfondissement des personnages. Il en résulte une œuvre hétéroclite, qui s’apparente à un Rider’s Digest pour lecteurs cultivés. Certes, le Lectodôme présente une passion conformément à la définition du roman, mais l’éclectisme tait les motivations qui ont poussé le héros au prosélytisme littéraire. Les emprunts à tous les râteliers ont produit finalement un cocktail sans saveurs identifiables, un « à-peu-près » que l’auteur condamne chez les autres.

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2. La Chambre Neptune. Éd. Peuplade, 2016, 234 p.

Les Limites du savoir

Le héros ou l'héroïne du roman se prénomme Tirésias. Est-ce un homme ou une femme ? L'auteur ne le précise pas. Il laisse le gynandromorphisme de son personnage s'exprimer comme bon lui semble. Comme un insecte, il est tantôt l'un ou l'autre. Cette sexualité aléatoire n'empêche pas Tirésias de se consacrer corps et âme aux patients du Centre Émilie-Dickinson, institution vouée aux soins palliatifs en pédiatrie. L'œuvre se penche en particulier sur le cas de la petite Sandrine, une fille d'onze ans, abandonnée à son sort à cause du carriérisme de ses parents, un recherchiste pour un média télévisuel et une mère musicienne.


Ce canevas entrelace la maladie de Sandrine, la sexualité de son médecin traitant et l'actualité. Tous les événements récents trouvent une voie dans ce roman. Et l'auteur y consacre un commentaire appuyé qu'il joint au récit d'une mort appréhendée. Il porte un regard lucide sur ce que l'on vit en dehors de notre destinée personnelle. Il enrichit sa réflexion en faisant appel à l'expérience de collègues écrivains afin de brosser un tableau de l'impact de tout ce qui compose le quotidien comme la musique pop ou les Olympiques.

Cette technique romanesque rapproche le roman de l'essai, un essai qui embrase tous les centres d'intérêts de nos sociétés. En fait, Bertrand Laverdure s'en prend aux fausses interprétations de la soi-disant réalité avec laquelle on doit composer. Il faut aller au-delà des apparences pour saisir ce qui s'y camoufle. C'est une invitation à réfléchir le plus profondément possible sur les enjeux sociaux. Malgré ces détours pas toujours convaincants, l'auteur ne perd pas de vue que le savoir n'aplanit pas toutes les rugosités. La mort reste une donne qui embête encore ceux qui méditent sur le sens de la finitude. Quand Sandrine meurt, Tirésias ne peut l'endosser. La science balbutie encore après des siècles de recherche pour sauver surtout les enfants de l'inéluctable.

C'est un beau roman issu d'une plume magistrale qui puise son encre dans le créneau de la poésie. Mais il reste que le parcours romanesque imite celui d'une route en réfection encombrée de cônes orange qui obligent les automobilistes à des détours gênants. La lecture de l'œuvre exige de la patience si l'on veut suivre l'auteur sur l'autoroute qu'il a empruntée.

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