Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Leblanc, Carl.

Fruits.
Éd. XYZ, 2013, 153 p.

Les Plaisirs du hasard

Descartes aurait bien aimé réduire la vie à de quelconques règles mathématiques. L'expérience humaine ne se résume pas à une grille préétablie. Freud et Jung ont bien tenté aussi de formuler le canon qui enrégimente l'humanité dans une unique réalité. La vie ressemble à la 6/49. Les probabilités de ce que nous pouvons vivre s'étendent à l'infini. C'est bien là le plaisir de l'existence. Il faut le savourer comme un fruit quand des circonstances fortuites mettent sur notre chemin le bonheur de fraterniser avec ceux que l'on n'attendait pas. Et, selon l'adage, le hasard fait bien les choses. C'est avec humilité que les penseurs devraient se plier à l'incompréhensible. Nous ne pouvons faire du sens avec tous les événements aléatoires. La rationalité suit plutôt les lois de la météorologie. Nous ne pouvons en déduire des certitudes mais que des prévisions.

Ce schéma a inspiré l'auteur pour asseoir sa vingtaine de récits autour de coïncidences qui ont ajouté du piquant à une réalité imprévisible. Qu'il soit en Europe ou en Gaspésie, voire à New York, des gens inattendus se sont dressés sur sa route. Son plaisir était grand quand il pouvait renouer des liens amicaux loin de chez lui.

Hormis le préambule un tantinet philosophique, les récits s'incarnent dans un quotidien que chacun peut s'approprier. Même si Carl Leblanc est doué pour les réflexions d'ordre intellectuel, il sait vulgariser les pensées qui l'habitent en présentant les personnages d'un entourage pour lequel il éprouve une grande empathie. Et il sait aussi pratiquer l'autodérision quand surviennent des événements synchroniques. Cet auteur, un documentariste, doit s'éloigner des verres de vin lors de réceptions officielles s'il ne veut pas être arrosé par quelqu'un qui renverse malencontreusement son verre sur ses costards neufs. Les meilleurs récits touchent sa jeunesse à Nouvelles, un village gaspésien en bordure de la Baie-des-Chaleurs. Si la synchronie s'avère plutôt heureuse, elle n'échappe pas aux événements tragiques, comme le retour dans son village natal le jour du suicide d'un ami d'enfance. Mais il reste qu'il se dégage de ses récits un plaisir de vivre qu'accentue la simultanéité.

L'auteur n'essaie pas seulement de prouver les probabilités infinies de l'existence. Sa démonstration s'attache à des milieux géographiques précis et à des considérations de tout ordre. Il en profite pour livrer sa pensée sur une foule de sujet entourant les circonstances qui produisent les coïncidences. Une réception pour une remise de prix pour les meilleurs documentaires lui offre l'occasion de juger ces événements trop nombreux et superfétatoires. En toutes circonstances, Carl Leblanc sait demeurer modeste comme il le recommande à tous les grands penseurs de ce monde. Cette œuvre est à mille lieues du roman La Coïncidence de Fulvio Caccia, qui aborde le même sujet sous son angle tragique.