Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Leblanc, Perrine.

1. L’Homme blanc.
Éd. Quartanier, 2010, 174 p.

Du goulag au cirque de Moscou

Kolia est né dans un goulag situé au pied d’une montagne voisinant la Kolyma, un affluent de l’Arctique. On a tu l’identité de ses parents. Dans un régime communiste, les préséances de la cause excluent les liens de sang. Chose impensable pour les enfants d’un camp de la mort, il a pu apprendre à parler et à écrire, voire même à apprendre le français d’un quidam cultivé.

Grâce à lui et à d’autres fonctionnaires empathiques, il sut garder sa dignité même s’il était affecté à des tâches répugnantes qu’il exécutait sans regimber pour qu’on ne lui plongeât pas la tête dans des matières fécales. Ce n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, auxquels Michel Solomon fait allusion dans Magadam, ville où vécut Kolia après la fermeture du camp avant de se rendre à Moscou. Des rencontres fortuites dans les bars l’amenèrent finalement à intégrer le célèbre cirque de la capitale soviétique comme pantomime grâce à son habileté de pickpocket qu’il pratiquait aux dépens des spectateurs à qui il remettait le fruit de ses larcins.

En fait, c’est moins un roman que la biographie fictive d’un pierrot, l’homme blanc du titre, qui a vécu l’histoire de la Russie, de l’époque stalinienne à 1995. Si ce métier a réconforté Kolia, sa vie intime fut moins brillante. Le camp sibérien marque un homme à tout jamais. Et quand une suspicion paranoïaque devient l’art de vivre, une soif de reconnaissance, de convivialité et d’amour hiberne sans connaître de printemps. Le roman laisse voir la bride qui a servi de rétention au bonheur du héros. Faut-il en conclure que les régimes politiques sont les prémisses des malheurs de l’humanité ? Sans pénétrer la métaphysique russe, l’auteure développe, à partir d’éléments factuels seulement, un existentialisme menant à considérer la vie comme une amertume.

L’écriture est suffisamment rapide, malgré ses lourdeurs, pour nous happer et nous entraîner vers un dénouement, qui enseigne que, quand même, on balise des sentiers utiles. Comme Le Travail de l’huître de Jean Barbe, L’Homme blanc révèle, sans prétention, le faix d’un peuple suspecté de subversion par ses dirigeants. Ce roman a valu, à son auteure, le prix de la ville de Montréal 2010.

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2. Malabourg.
Éd. Gallimard, 2014, 178 p.

Des parfums pour venger la mort

La Gaspésie se prête bien à l'art romanesque. C'est une région intrigante à cause de son éloignement et fort peu populeuse que les jeunes quittent d'ailleurs pour mener leur vie d'adulte. Le travail y est rare et saisonnier. Ce sont en majorité des pêcheurs, qui sillonnent la mer sur un court laps de temps à cause des glaces.

L'auteure y a installé le décor de son roman en considération pour sa mère, native d'un village sis au sud de la péninsule gaspésienne que baigne la Baie-des-Chaleurs. C'est à Malabourg que le roman déploie sa trame. Ce village fictif rappelle Carleton avec ses écoles primaire et secondaire, son église érigée aux confins de la municipalité et la réserve indienne située à proximité. Le contexte géographique laisse croire qu'il s'agit d'un milieu paisible où il fait bon vivre. Il se définit en termes majestueux avec sa baie qui se jette dans la mer, ses montagnes qui entourent le village et sa nature luxuriante, dont les sorcières d'aujourd'hui tirent mille philtres et aromates miraculeux. L'atmosphère est imprégnée d'odeurs qui participent à l'hommage que l'on réserve à l'univers féminin grâce au talent d'Alexis, un parfumeur originaire du village.

Derrière des apparences presque célestes rôde un loup en quête de proie. Trois jeunes femmes, comme le petit chaperon rouge, croisent cet ogre pour leur plus grand malheur. Pas de chasseur à l'horizon pour les secourir. L'hiver dispose du corps des victimes, mais le printemps les tire de leur linceul de glace. En fait, le lecteur est plongé dans l'univers des contes qui indiquent les pièges que l'on tend aux âmes bien intentionnées. L'auteure choisit d'ailleurs le passé simple pour apparenter son œuvre au genre. Seule la fuite assure le salut de ceux et celles qui survivent si le suicide ne vient pas rompre avant des destinées prometteuses.

Pour le second volet, le roman transporte ses pénates à Montréal. Avec Nina qui a suivi Alexis pour entreprendre des études supérieures, ce dernier est en quête d'une essence qui saurait rendre à la femme le tribut qui lui est dû. Une vengeance en somme de la mort de trois Malabourgeoises. Même si l'œuvre est un clin d'oeil au Parfum de Patrick Süskind, le cadavre de l'être aimée n'entre pas dans la composition du produit qui exalte l'odorat. L'amour ne se conjugue pas avec la mort pour une réincarnation sudorifique, qui témoignerait éternellement d'une liaison amoureuse. L'auteure projette plutôt son œuvre dans un monde qui protégerait une destinée vécue au féminin. C'est le présent de l'indicatif qui assume ce vœu à travers un florilège d'odeurs, témoins de la moitié d'une humanité souvent reléguée comme quantité plus ou moins négligeable.

La démonstration est éminemment poétique. Mais Perrine Leblanc ne perd jamais de vue que ce sont des humains qui subissent les soubresauts de la vie même dans les bleds perdus. Comme pour L'Homme blanc (Kolia en France), projeté prochainement à l'écran, elle manifeste un intérêt particulier pour les tristes pierrots. Et pour chacun, elle laisse prévoir un avenir meilleur. C'est bien écrit, mais les transitions sont souvent abruptes. Par contre, le second volet est d'une réussite totale.