Paul-André Proulx

Littérature Québecoises
Lefebvre, Geneviève.

La Vie comme avec toi.
Éd. Libre Expression, 2012, 295 p.

Hommes en quête de fils

Ce roman nous transporte en Colombie-Britannique, plus précisément sur l'île d'Esperanza, située dans le détroit de Georgia. La population est peu nombreuse, probablement parce que l'île n'est accessible que par ferry-boat. On pourrait croire que c'est un endroit à l'abri du stress des grands centres. Les apparences sont trompeuses, surtout pour les jeunes femmes autochtones, qui se font assassinées sans pour autant que leur mort attire l'attention des policiers. Ce ne sont que des amérindiennes !

Angie Miller, une mère de deux enfants nés de père différent, a subi le même sort que ses congénères. Par un miracle du hasard, la mère d'Angie a communiqué la nouvelle au supposé père du fils de sa fille, aujourd'hui un adolescent de 14 ans. C'est ainsi que Martin Desmarais, un policier à la retraite, apprend qu'il est le père de Jacob, dont il ignorait l'existence. L'auteure livre cette information sans contexte. Comment ce Montréalais a-t-il connu sa mère ? Le roman est silencieux à ce sujet. La donne lance tout de même, par acquit de conscience, le valeureux retraité sur les traces de son fils. Avec Antoine Gravel, un ami scénariste, il met le cap vers l'île d'Esperanza.


Il ne s'agit pas d'une enquête policière, même si le tandem parvient à débusquer l'assassin de cette flamme d'un soir égarée à Montréal pour une raison inconnue. Les mordus de polar seront quelque peu ou fort déçus. Il s'agit d'un thriller psychologique. La caractérisation du genre n'est pas tout à fait juste. En fait, c'est une histoire d'hommes qui découvrent leurs fibres paternels. Ils parviennent à exprimer leurs sentiments, en particulier envers Jacob, qui cherche sa voie auprès de quelqu'un apte à le valoriser. Bouc émissaire de ses confrères à l'école, violenté par sa mère, il tente d'acquérir l'estime de lui-même. Objectif difficile à atteindre quand on a vécu un quotidien qui porte au repli sur soi. Mais ce ne sont pas les coups qui lui ont fait le plus mal, mais les caresses qu'il n'a pas eues, précise l'ado. Ce sera difficile de percer cette âme aussi sauvage que la nature insulaire et fort méfiante du monde des adultes qui tentent d'exploiter Esperanza Island en leur faveur. Soumis à la violence maritime, maternelle et économique, Jacob s'est forgé forcément un caractère rébarbatif. Dans le créneau oedipien, Jacob a vécu sans modèle d'homme. Quand le moment propice se présente pour en dénicher un, il reste à savoir s'il en profitera. Voilà le dilemme que propose l'auteure.


La trame est tissée sans tenir compte des amonts parentaux. On dirait un garçon né de nulle part vivant sur une île au milieu de nulle part alors que Victoria et Vancouver sont d'énormes agglomérations situées à proximité. Il faut être très attentif pour identifier le présentateur du destin de Jacob. C'est Antoine Gravel, mais ce n'est pas très évident. Souvent le lecteur croira qu'il s'agit de Martin Desmarais, le père du fils à revendiquer. La présence de trois protagonistes alourdit l'œuvre inutilement. C'est le défaut de tous les jeunes auteurs qui embrasent trop d'éléments à la fois. Et l'écriture, fort lourde, ne favorise pas le camouflage des faiblesses.


Il n'en reste pas moins que les 12 commentaires que j'ai lus sur le WEB sont fort élogieux. Pas un seul négatif. À mon humble avis, le roman est en deçà de ce que l'on peut en attendre. Sur un sujet similaire d'une rencontre père-fils sur une île de la région de Vancouver, Louis Hamelin a écrit Le Joueur de flûte, un roman beaucoup plus pertinent. Le roman de Geneviève Lefebvre s'inspire plutôt des articles de psychologie des magazines. C'est rose bonbon malgré l'ambiance dramatique dans laquelle baigne l'œuvre. Même le titre fait ringard. Il est tiré d'une phrase assez mal tournée d'ailleurs : " Quand t'es pas là, Antoine, c'est pas la vie comme avec toi. " Et l'Antoine en question est un pur inconnu pour qui Jacob s'exprime en français alors que les autres dialogues, fort nombreux, sont en anglais. Pourquoi les auteurs francophones, qui posent leur décor en Chine, ne traduiraient pas les leurs en mandarin pour plus de réalisme ?

lBref, c'est un roman qui s'adresse à un large public. Et les cent dernières pages sont mieux réussies.