Paul-André Proulx

Littérature québécoise
Léger, Hugo.

1. Tous les corps naissent étrangers.
Éd. XYZ, 2012, 220 p.

Le Blues du businessman

Les rapports à l’argent sont suspects. Il faut se montrer détaché de la vile liasse de billets étant donné que la civilisation judéo-chrétienne méprise le veau d’or que l’on adore. Il n’en reste pas moins que la thésaurisation reste une préoccupation majeure des sociétés de la rentabilité.

Avec ce roman, l’auteur démontre pourquoi on privilégie les valeurs économiques au point de juger autrui à partir de son avoir. Le héros, Jean-Jacques Darrieux, est un flambeur à qui tout réussit. À la tête du Cabinet Victoria, une agence de relations publiques, il profite de toutes les occasions pour s’enrichir aux dépens des entreprises qui battent de l’aile, mais dont il flaire le potentiel énorme si elles étaient bien administrées. Au-delà de toute éthique, il magouille à qui mieux mieux pour atteindre ses fins : faire de l’argent. Il en veut d’ailleurs à la technologie, qui a fait du billet une abstraction en facilitant les échanges financiers grâce à Internet. Comme Séraphin Poudrier, il aime fantasmer sur son or.


Comme Un homme et son péché de Claude-Henri Grignon, le roman d’Hugo Léger examine la fusion de l’homme et de l’avoir. « Ceux qui se disputent l'argent le font simplement parce qu'ils n'ont pas connu l'amour », écrivait Julie Hivon dans Ce qu’il en reste. Jean-Jacques Darrieux en est une preuve éloquente. Né d’un père « mou comme un ver » et d’une mère portée sur la dive bouteille, il n’a pas connu de mains parentales pour lui donner confiance en son pas. Propulsé comme tête d’affiche des informations à la télévision d’état, il est congédié à cause d’un zézaiement incorrigible suite à un accident d’auto. Il n’est pas plus heureux en amour. Sa femme le quitte à la naissance d’un fils lourdement handicapé.


Ses antécédents malheureux l’ont muni d’une carapace qui le protège d’autrui, voire de son fils en le confiant à un institut, où il le visite une fois par mois pour se donner bonne conscience. Devenu un homme méprisable et insensible à tout corps étranger, d’où le magnifique titre du
roman, il s’est isolé pour échapper à toute emprise. Comme habitat, il favorise même le condo, où « on se cache les uns des autres, reclus dans le confort de nos grottes climatisées, paranos à la seule pensée d’avoir à croiser un inconnu dans le couloir ». Derrière le mur de son indifférence bat tout de même un cœur, qui se transforme pour conjuguer le verbe aimer autrement qu’à la forme pronominale. Qu’est-ce qui le conduira du « je m’aime » au « je t’aime » ?


Le passage est actualisé par une forme faiblarde. Composée de fragments de vie, l’œuvre est un hachis peu ragoûtant avant que l’on ne s’intéresse au blues d’un businessman vénal et traqué par un quotidien vécu à l’abri d’autrui. Tout de même, elle se rachète grâce à une écriture qui tourne en dérision le lucre du néo-libéralisme.

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2. Télésérie. Éd. XYZ, 2016, 254 p.

Amour pour les vedettes de la télé

Avant l'arrivée des I Pod et compagnie, la télévision nous a modelés selon une image uniforme pour créer un consensus autour des mêmes valeurs. Aujourd'hui, elle insiste sur la santé, menacée, semble-t-il, de toutes parts. Le nombre d'hypocondriaques a tellement explosé qu'ils engorgent les salles d'attente des hôpitaux


C'est au plan psychologique que la télévision perturbe le plus le téléspectateur. Edgar Morin a servi en 1972 une mise en garde contre ce phénomène dans son essai Les Stars. Phénomène qui crée une équation entre l'acteur ou l'actrice et les mordu(e)s du petit écran. Le sociologue Hugo Léger revient sur le sujet avec son roman intitulé Télésérie. Son questionnement s'incarne à travers Xavier Lambert, un comportementaliste canin, qui mène une vie très paisible entre sa femme et son garçon.

Un soir, en regardant la télévision, il est happé de plein fouet par Margot de Brabant, qui joue le rôle de l'avocate Évelyne Miller dans la série Instincts. Il tombe en amour sur-le-champ. Comment son fantasme pourrait-il se métamorphoser pour atteindre la frontière de la réalité ? Xavier décide de la suivre en s'inscrivant comme ami sur la page Facebook de son idole. Il réussit même à se faire choisir comme figurant pour un épisode de l'émission. Et le hasard fait bien les choses. L'actrice veut élever son chien pour qu'il ne jappe plus. Sans le savoir, elle recourt aux services d'un spécialiste qui n'est nul autre qu'Xavier. Voilà l'huile qu'il fallait pour déclencher un brasier inextinguible.

L'auteur ne porte pas de jugement comme tel, mais le lecteur comprendra que ces amours nées de notre attachement aux vedettes sont fort malsaines. Elles sont vouées à des échecs pitoyables si jamais elles se matérialisent, d'autant plus qu'elles sont vécues aux dépens de ceux que l'on aime vraiment. L'épilogue vient le prouver.

Hugo Léger a exploité un rare filon de la littérature. Son roman creuse à fond la thématique avec une écriture enlevante et teintée d'humour. L'auteur a le sens de la dérision. Même si l'on sent la moquerie dans le propos, on sent aussi son amour d'autrui. C'est un beau roman qu'il a précipité un peu trop quand est venu le temps de désamorcer son intrigue. La narration au JE perd alors de sa pertinence au profit d'un résumé qui a délaissé l'âme qui y conduisait.

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