Paul-André Proulx

Littérature québécoise

 

Lemieux, Jean

1. La Lune rouge. Éd. La Courte Échelle, 2000, 218 p. (Édition originale 1991)

Meurtres aux Îles-de-la-Madeleine

La Lune rouge est un polar campé dans l'archipel des Îles-de-la-Madeleine. Denrée rare, un roman qui évoque ce coin perdu habité par des pêcheurs dont certains sont d'origine irlandaise. L'auteur, naguère un médecin des îles, s'est inspiré de la vie des Madelinots pour concocter ce roman dont la trame repose sur la mort de deux femmes en 24 heures.

Suicides ou assassinats? Rien ne privilégie l'une des hypothèses. Pourtant, la population vit dans la promiscuité sur ces petites îles de l'Atlantique. Les enquêteurs devront manifester de la perspicacité pour trancher le dilemme relié à des secrets d'amour. En attendant, ils gardent dans leur collimateur le médecin qui fait la navette entre les îles pour soigner les malades.

Ceux qui aiment la géographie et l'ethnographie auront l'occasion d'enrichir leurs connaissances. L'auteur met en exergue les us et coutumes de ces insulaires autant que leur culture. L'ensemble dépasse largement la couleur locale, car, là comme ailleurs, l'art et la religion tentent de faire oublier que " l'on meurt comme des rats ".
En fait, on raconte une histoire vieille comme le monde, soit celle de ceux qui sont rongés par la passion. Enfin, si l'écriture était un écho aux charmes de l'île, le roman serait un chef-d'œuvre.

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2. On finit toujours par payer. Éd. La Courte Échelle, 2003, 253 p.

Folie meurtrière aux Îles-de-la Madeleine

Les baby-boomers dépouillent peu à peu l'archipel des Îles-de-la-Madeleine de ses charmes pour créer un site touristique dépersonnalisé. Avant qu'il ne soit trop tard, Jean Lemieux se sert de cet antre maritime comme toile de fond à ses polars. Ce médecin venu du continent exploite, comme écrivain, la géographie et l'ethnographie propres à ce microcosme composé de pêcheurs. Les Madelinots habitent un havre de paix à l'abri de la criminalité. On imagine qu'ils seraient secoués s'ils apprenaient que l'un des leurs a été assassiné. Pour eux, ce geste condamnable ne pourrait être lié qu'à des éléments extérieurs à la communauté. Les romans de leur ancien médecin de famille, pratiquant maintenant à Québec, ne démentent pas cette prétention.

Mais tout est possible dans un contexte moderne qui veut que la drogue soit un viatique salutaire pour les jeunes. Une nuit d'automne, on a retrouvé Rosalie Richard morte au bout d'un chemin. Était-ce à cause de ses dettes reliées à sa consommation ou encore à cause d'une tout autre raison ? C'est le lieutenant Gingras, un détective de l'extérieur, qui est mandaté pour mener l'enquête. Selon lui, il est clair qu'il s'agit d'un meurtre gratuit commis par un déséquilibré. Le sergent André Surprenant, un policier des îles, n'adhère à aucune de ces hypothèses. Il penche plutôt en faveur d'une savante mise en scène pour se débarrasser d'une étudiante gênante, accablée par le suicide de son frère. Pour ne pas être taxé d'insubordination, il cueille en parallèle des informations pour étayer sa thèse. Il sait que sa divergence pourrait être une entrave à des promotions éventuelles, voire une cause de destitution. Cette situation crée une atmosphère de tension que l'auteur monte en épingle pour soutenir l'intérêt de cette enquête.

À l'aide d'un matériel connu, il a concocté un polar dont la trame s'enracine discrètement dans les dédales hospitaliers. L'intrigue tient grâce à un tressage serré de la médecine et du milieu maritime. Outre l'exploitation d'un univers familier à des fins littéraires, Jean Lemieux a su rendre palpable l'ambiance dans laquelle travaillent les policiers. Il a sûrement participé comme coroner à leurs enquêtes. En somme, c'est un polar des plus informatif.

Cet aspect rend l'œuvre intéressante, comme les protagonistes qui sont incarnés dans un vécu qui les distingue. La première partie étoffe convenablement les personnages pour assurer leur crédibilité. Le héros, le sergent André Surprenant, est plus qu'un simple policier. C'est un homme marié qui ne parvient pas à démêler ses sentiments. La victime, Rosalie Richard, est une naïve qui va payer pour ses erreurs de jugement. La deuxième partie est plus faible. L'auteur délaisse quelque peu l'art romanesque en faveur d'un résumé rapide cousu de fil blanc. Malgré cette précipitation incongrue et les invraisemblances, le roman, écrit avec élégance, se déroule dans une atmosphère dramatique qui tient en haleine.