Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Lépine, Hélène.

Un léger désir de rouge. Éd. Septentrion, 2012, 170 p.

Survivre à une mammectomie

Quand des parents ne décèlent aucune aptitude intellectuelle chez leur fille, l'estime de soi tombe à plat. Aucun talent pour chanter, aucun talent pour dessiner, aucun talent pour danser. Que fait-on alors ? Comme Toulouse Jullien est une combattante, elle se tourne vers son corps. Elle lui donne l'agilité nécessaire pour joindre un cirque comme trapéziste. Et avec Odilon, son partenaire et amant, c'est la gloire. Là voilà bien vengée d'un jugement défavorable ! Malheureusement, à 28 ans, le destin brandit le spectre de la mammectomie du sein gauche pour la libérer d'une tumeur cancéreuse.

Pour sa convalescence, l'héroïne retourne sous le toit familial à l'île d'Orléans, où habitent sa sœur Louvaine et son frère névrosé Coaticook. Ayant des parents voyageurs à cause de leur savoir, ils ont cru bon de donner comme prénoms les lieux de conception de leur progéniture. Ce choix farfelu se double des carences de parents inaptes à satisfaire les besoins de leurs enfants. Élevés par leurs grands-parents, ils ont compris que " les parents savants n'ont pas d'oreilles, qu'ils n'ont que la bouche " pour trouver matière à formuler des reproches.

Une telle éducation désagrège la fratrie et l'estime de soi. Pourtant Toulouse mise sur la famille pour recouvrer la santé et faire le deuil d'un amour disparu avec son ablation du sein, auquel son habile acrobate ne peut se résigner. Un dur défi l'attend pour remonter la côte. Malgré la chimiothérapie qui l'épuise, elle tente de ressouder les pièces chancelantes de la structure familiale. Au-delà de cette mission presque impossible, elle doit renouer avec l'amour de son corps mutilé et, plus encore, dénicher le jardinier de l'amour, qui pourrait combler son " léger désir " affectif. Le lourd handicap qui l'accable lui interdira-t-il de savourer pleinement la vie ? C'est le dilemme du roman.

Pour assurer sa sérénité, elle confie ses sentiments à Moumbala, un enfant sénégalais imaginaire. Et par la lecture des carnets de son ancêtre Jullien, qui a combattu en Afrique, elle reconstruit la piste de la filiation pour s'arrêter devant un hibiscus rouge, le rouge du titre, que son grand-père avait dessiné. Voilà le lien qu'elle noue à son amour de la nature. La glace du fleuve, la neige qu'elle vainc avec ses raquettes, les animaux qui lui font peur comme l'écureuil noir qu'elle compare au mal qui la ronge. Et comme le héron, elle voudrait s'envoler vers les rives du fleuve Casamance, symbole pour elle d'un paradis retrouvé.

Pendant que la mort plane au-dessus d'elle, mais aussi l'espoir d'un petit bonheur, Toulouse clame, comme Gerry Boulet, qu'elle est toujours vivante. Bref, exempt de sentimentalité, le roman se présente comme un bouquet poétique, composé de métaphores qui subliment le grand désir de vivre de l'héroïne.