Paul-André Proulx

Littérature québécoise

 

Martel, Yann.

1. L'Histoire de Pi. Éd. XYZ, 2003, 334 p.

Vision chrétienne de la vie

Après avoir écrit des oeuvres boudées par le grand public, voilà que Yann Martel rebondit avec une oeuvre très médiatisée. Ce succès est d'autant plus surprenant que ce fils de diplomate a développé un sujet qui rebute habituellement. Pourtant L'Histoire de Pi tient la tête des palmarès même s'il présente une vision chrétienne de l'humanité.

Ce roman se présente comme un triptyque. Le premier volet est consacré à l'enfance du héros à Pondichéry, où son père était le directeur d'un zoo. Déjà en bas âge, Piscine Patel, le héros, est attiré par des questions métaphysiques, dont les réponses ne peuvent être que d'ordre divin. À cause de son prénom, le jeune garçon a évité le sobriquet de " pisse " en se baptisant lui-même Pi, inspiré de la célèbre formule mathématique. Dans la seconde partie, la famille immigre au Canada à cause des politiques de Mme Gandhi. Comme le bateau fait naufrage, le héros se retrouve seul dans une chaloupe de sauvetage avec un tigre du Bengale pendant 227 jours. Enfin, des enquêteurs japonais rencontrent l'ado, rescapé au Mexique, afin d'établir les indemnités à payer aux héritiers des victimes.

Ce roman peut s'interpréter au premier degré. Il s'agit de l'histoire d'un naufragé aux prises avec un passager malcommode. Vu sous cet angle, il captivera tous les aventuriers passionnés par les exploits de ceux qui mettent leur vie en péril. Comment un ado de 16 ans se débrouille-t-il en pleine mer avec un animal féroce comme compagnon de survie? Heureusement, les connaissances acquises au zoo de son père lui seront d'une grande utilité. Pour le reste, il se fie à son imagination et à Dieu pour affronter la situation. Pendant 200 pages, on suit un cours d'initiation à la vie pélagique, capable de faire pâlir Thalassa ou National Geographic. Dans ce roman, c'est une question de vie ou de mort, qui ne ménage pas les cœurs sensibles.

On peut aussi envisager cette oeuvre sous son angle allégorique. Si l'histoire raconte la traversée de l'océan, on peut imaginer le vécu du héros comme faisant partie de l'océan de la vie, tantôt caressant, tantôt périlleux. C'est une oeuvre qui fait une énorme confiance en l'homme. Elle le place dans la nature au centre de l'univers. On le sent quand Pi parvient à dompter le tigre qui l'accompagne dans ce périple involontaire. La vie n'est pas présentée comme une épreuve malgré les circonstances. On peut vaincre les difficultés si l'on s'appuie sur l'amour de Dieu. Ce ne sont pas les propos naïfs du nouvel âge ou la répétition d'un mantra pour se convaincre de l'importance de la vie. L'auteur s'inspire davantage de la doctrine péripatéticienne pour composer un univers tournant autour de l'unité des êtres vivants. Abattons les murs, dit-il, en attirant aussi l'attention sur les mirages qui garantissent le bonheur. Quand Pi trouve une île, il se rend vite compte que les oasis de paix, vendues à prix fort par les profiteurs, sont plutôt des germes de mort. " La mort est jalouse de la vie ". Elle multiplie ses efforts pour détourner les vivants du but qu'ils doivent poursuivre : l'union au Créateur à travers sa création. Elle est possible surtout si on se laisse accompagner de rituels qui la facilitent comme le dit Amélie Nothomb : " Sans la grandiloquence des rites, on n´aurait de force pour rien. "

Parallèlement à cette histoire à doubles clés, l'auteur distille une somme de connaissances intéressantes sur l'univers animal et marin. Les anthropomorphistes fronceront les sourcils, les autres s'enrichiront des recherches effectuées pour soutenir cette oeuvre écrite avec une plume dense et à la fois toute simple et humoristique.

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2. Béatrice et Virgile. Éd. XYZ, 2010, 218 p.

Un collaborateur nazi devenu taxidermiste

L’holocauste est un sujet délicat quand on sort des données factuelles. En scolastique, il est très difficile d’en dégager les universels sans froisser les victimes ou leurs descendants, qui considèrent cette tuerie nazie comme l’absolu de l’horreur. Même les goulags sont déclassés devant les camps de la mort allemands.

Il est facile alors d’accuser Yann Martel, comme l’a fait le New York Times, d’avoir dénaturé le barbarisme teuton. Malgré tout, l’auteur s’est livré à l’intolérance de ceux qui refusent à l’imaginaire de couvrir cette réalité historique. D’ailleurs, le héros, Henry L’Hôte, l’alter ego d’Yann Martel, est un écrivain, qui, conscient de la problématique, a abordé cette thématique dans un flip book, soit un roman et un essai à être publiés tête bêche. Son projet fut refusé illico par l’équipe de son éditeur londonien.

Après cet échec, il quitte le Canada avec sa femme pour s’établir dans une grande ville d’un pays étranger. Un jour, il reçoit une lettre d’un lecteur, curieusement un résidant de la ville où le couple habite. Il s’agit d’un taxidermiste, qui lui demande son aide pour terminer la pièce de théâtre qu’il est en train d’écrire. Deux genres littéraires, soit le roman d’un auteur, qui a abandonné l’écriture, et l’œuvre d’un dramaturge en herbe, qui écrit un bestiaire racontant l’histoire d’amour d’une ânesse (Béatrice) et d’un singe hurleur (Virgile) dans un contexte belliqueux.

Ce canevas sert à tracer le portrait d’un sycophante nazi. Haï par la population, il veut se déculpabiliser en restituant l’état naturel à des animaux qui reprennent vie grâce à la taxidermie. Le remords annonce-t-il la guérison d’un homme qui a une âme de tueur ou sont-ce plutôt les larmes de crocodile d’un homme, qui veut se donner une bonne conscience ? L’auteur tente de stigmatiser l’horreur de l’holocauste, mais l’épilogue semble conclure à son caractère inéluctable. Bref, le genre humain serait-il porté par une haine désireuse d’accroître son rendement mortel ?

L’Histoire de Pi pointait la verticalité bienheureuse avec brio. Béatrice et Virgile, édité avec ine couverture soignée, pointe une horizontalité fixée à l’ignominie qu’il est difficile de considérer comme un conte prônant un monde sans violence, d’autant plus que la facture implexe est soutenue par un étalage culturel peu pertinent. Par ailleurs, Yann Martel profite de son nouveau roman pour répondre aux dénigreurs de L’Histoire de Pi. Était-ce vraiment utile ?

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3. Les Hautes Montagnes du Portugal. Éd. XYZ, 2016, 344 p.

L'Évangile, le premier polar de l'Histoire .

En entrevue, Yann Martel déclarait que l'Évangile était le premier polar de l'Histoire. Voire même que dans son dernier roman, il compare Agatha Christie à un Dieu qui aurait envoyé son messie Hercule Poirot pour redonner espoir à tous les peuples atterrés par la mort. La grande faucheuse ne doit pas gagner le match de la vie. Comme l'écrivait Daniel-Rops : " Mort, où est ta victoire ? "

L'auteur aborde à travers cette comparaison, et d'autres aussi comme la première automobile, le monde de la foi. Une foi fuyant les couloirs étroits des religions qui astreignent la croyance à des signes extérieurs. Ses personnages franchissent les frontières des réseaux noyautés par la hiérarchie pour déboucher sur une véritable salvation pour l'humanité en quête d'un bonheur qu'elle attache trop souvent à l'unique plaisir de la possession, du pouvoir ou du farniente. Pourtant " malgré les tragédies de la vie, le monde peut être encore un endroit décent " favorisant l'atteinte d'un idéal de vie se situant dans une trajectoire verticale, entraînant au passage tous et chacun. Et comme le chantait Gilles Vigneault : " Tous les humains sont de ma race. "

Yann Martel mise sur les liens avec autrui pour atteindre cet objectif. Et curieusement, c'est la mort qui propulse ses personnages vers la conquête d'un sens à la vie. Le deuil n'est pas synonyme d'une perte. Rien ne se perd. Le cheminement se poursuit en dépit de toutes les contraintes qu'impose la vie en deçà de la technologie devant sensément faciliter les rapprochements. Le roman ridiculise même les gadgets soi-disant libérateurs du joug humain. Ils éloignent plutôt comme on le voit dans le premier récit du roman intitulé Sans-abri. Le héros Tomàs cherche un crucifix qui va révolutionner le monde en se rendant en auto dans les hautes montagnes du Portugal. Son véhicule terrifie la population des villages qu'il traverse. En 1904, la voiture effrayait trop pour abolir la distance entre les personnes. Il est condamné à coucher dans son véhicule brinquebalant. Personne ne veut l'accueillir.

Les animaux ne pourraient-ils pas être des modèles pour le genre humain ? Ils sont insensibles aux changements technologiques. Leur simplicité les attache au présent qu'ils tentent de tourner à leur avantage. Le troisième récit est une incitation à marcher dans leurs traces. Le héros, un sénateur du gouvernement canadien, adopte un chimpanzé qu'il réussit à emmener au Portugal. Délaissant sa prestigieuse fonction, il veut s'établir dans la région natale de ses parents. Encore la quête du salut que l'on oriente vers les siens. On ne sauve pas seul. Comme dans une équipe de foot, c'est ensemble que l'on remporte la victoire, voire avec le support des spectateurs qui crient leurs encouragements comme le démontre le troisième récit.

En somme, le roman trace le sentier du bonheur qui traverse le monde de la foi. Une foi païenne qui ne loge dans aucune Église, mais qui transporte les montagnes ou mènent à la montagne. Dans ce roman, ce sont celles du nord du Portugal du haut desquelles on peut voir le rhinocéros ibérique. Il faut grimper à leur sommet pour jouir d'un horizon plus large.

Ce roman n'est pas le sermon sur la montagne. Les personnages ont traversé une vallée de larmes avant de se trouver bienheureux. L'auteur accompagne leur course à obstacles non sans humour. Mais son excellence se manifeste dans la structure qui abrite, sous un même toit, les époques différentes de trois récits, qui convergent tous vers Tuizelo dans le parc national de Montesinho au Portugal. Avec ce roman, Yann Martel s'attache de nouveau à sa thématique : les rapports avec Dieu, les hommes et les animaux.

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