Paul-André Proulx

Littérature québécoise

 

Messier, William S.

Dixie. Éd. Marchand de feuilles, 2013, 157 p. .

Villages frontaliers

Dans la pièce Zone, Marcel Dubé aborde la contrebande, qui sévit à la frontière entre le Québec et les États-Unis. Son héros s'adonne au trafic des cigarettes américaines très en vogue dans les années 1950. Avec Dixie, William S. Messier nous transporte à son tour près des lignes, comme on dit communément. Né à Cowansville en 1984 dans Brôme-Missisquoi, il parcourt les villages de sa région natale tels que St-Armand, Bedford, Frelighsburg, Dunham et Stanbridge. En dehors des circuits paisibles empruntés par les touristes en quête de vignobles et de vergers, l'auteur fréquente l'underground villageois composé de bums et de ti-counes vivant en marge de la rectitude.


Au volant de pick-up, voire avec des moissonneuses-batteuses, de jeunes hommes désinvoltes arpentent des chemins peu carrossables pour traverser la frontière ou pour s'adonner à des commerces illicites tels que la fabrication du moonshine, un alcool frelaté qui a vieilli dans des barils de chêne remplis de bouts de tires et de t-shirt à l'effigie de Black Sabbath, de vis galvanisées, de pinottes BBQ, de cennes noires et d'autres ingrédients aucunement prescrits par le canon de la recette traditionnelle. Bref, Brôme-Missisquoi sent la testostérone à plein nez. Il n'est donc pas surprenant de croiser, le long du Chemin Dutch (la 235), des évadés de prison, des voleurs de grands-chemins qui dévalisent les boucheries pour se livrer au trafic de la viande, des travailleurs clandestins venus du Vermont pour aider les producteurs agricoles au moment des récoltes.

Les touristes du dimanche, en quête de coins paisibles, ne se doutent pas des activités peu orthodoxes que l'on mène en retrait des grands axes routiers. À l'abri des regards curieux, la vie bat à un rythme infernal. Sous une futaie de ronces, hantée par les coyotes se déploie un monde viril, ouvert aux adolescentes. Elles ajoutent un brin de poésie à cet univers musclé, où tous s'entraident de part et d'autre de la frontière. Il y a un va-et-vient qui profite à chacun même s'il survient parfois des incidents malheureux que camoufle une riche nature. Le roman n'est pas enrobé de guimauve, mais la musique vient à la rescousse des plus sensibles. Le jeune Gervais a découvert un banjo déwrenché, duquel il tire des sons qui le consolent de ses fortes émotions occasionnées surtout par sa cataplexie. Son handicap n'est pas une cause de rejet. Il fait partie du gang. En somme, ces villageois de la marginalité présentent une belle image de solidarité, maintenue depuis des générations.

L'auteur, devenu montréalais, renoue avec ses racines. Il aime son coin de pays avec sa rivière aux Brochets, qui traverse les villages accolés au chemin Dutch, soit la route 235. Pour rendre hommage aux siens, il a concocté, dans une langue voisine de l'oralité, une œuvre intéressante sur sa filiation. Comme une légende, son récit, un peu trop magmatique, s'attache au quotidien fabuleux d'une population frontalière aux prises avec le respect de la légalité.

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Messier, William S.

Le Basketball et ses fondamentaux.

Éd. Quartanier, 2017, 239 p.Entre la rectitude et la délinquance

Avec sa dernière oeuvre, William S. Messier a voulu partager sa passion pour le basketball. C'est tout un défi, on peut l'imaginer, que de soumettre un sport à l'art romanesque. Ce ne fut pas un prétexte pour écrire une histoire d'amour. L'auteur s'en tient à son sujet tout en démontrant que les règles du jeu reflètent la conduite humaine. Pour atteindre cet objectif, il a emprunté des voies hybrides. Son livre est-il un roman, un essai, un manuel ou un recueil de nouvelles comme l'annonce l'éditeur ? En fait, il a mixé les genres pour concocter un cocktail agréable à boire si l'on n'est pas allergique aux mélanges. Autrement dit, le bouquin de William S. Messier découle d'une recette-maison inclassable. Son projet littéraire tient de la témérité. Et il s'en sauve avec grâce.


Les personnages sont évidemment des mordus de ce sport. Robert Côté, un policier à la retraite, se consacre à l'entraînement des joueurs des Griffons du collège Sacré-Cœur de Granby. Il est appuyé dans son travail par Dave Langevin, un ancien joueur devenu l'agent de pastorale de ce collège, Du temps de sa fréquentation scolaire, il se nourrissait de basket. Il en jouait à l'école et même chez lui où un panier était installé dans le drive way (place pour l'auto). Les deux comparses forment un tandem idéal jusqu'à ce qu'une invasion d'abeilles africanisées envahissent la ville. La population est condamnée au confinement domiciliaire si l'on veut échapper à leurs piqûres mortelles. Ce rebondissement crée un suspense incroyable. Comment Granby combattra-t-il ce fléau ?

Chaque segment narratif est entrecoupé de notions sportives. C'est le guide du bon joueur de basketball. Enfin, l'auteur termine ses nouvelles avec une longue réflexion sur sa vocation d'écrivain qu'il a intitulé La Capitale du bonheur. C'est évidemment Granby, une ville de 60,000 habitants, aussi amusante que les dortoirs que représentent les banlieues. Tous essaient de mener une petite ville tranquille, loin des grands centres mal famés. Il attend son lecteur au détour. Veut-on vraiment vivre selon des règles strictes ? Pour lui, chacun se cherche une voie délinquante qui se situe entre la rectitude et le gangstérisme. Les chanteurs hip-hop illustrent très bien la problématique. Chantent-ils ou récitent-ils des vers ? Ni l'un ni l'autre. Le phénomène se reproduit avec le basketball. Le professionnalisme de ce sport ennuie plutôt les jeunes qui veulent s'y adonner. Ils s'inventent plutôt des règles quand ils jouent dans la rue ou dans les parcs. Même l'écrivain ne devrait pas parcourir les sentiers balisés. Il se doit d'innover au plan structurel et scriptural. Il faut naviguer entre la norme et le langage populaire. Les chaussures de sport sont des sniques pour l'auteur. Les jurons québécois se transforment aussi comme ostique pour hostie. Quel est le juste milieu quand on veut se situer entre l'écrit et l'oral ? Cet entre-deux est déjà en vogue. Les Afro-américains, dont on connaît le rejet social, ont donné le coup d'envol en s'appropriant une culture qu'ils nous renvoient sous un nouveau jour. En fait, comme les abeilles africanisées de Granby, on est en voie de s'africaniser aussi.

William S. Messier tient bien en mains les éléments de son livre. Tout gravite autour d'un sport dont les règles rappellent les nôtres. Et s'il innove, pourrait-on croire, c'est plutôt pour démontrer où l'on en est rendu dans le cheminement des nations. Bref, c'est intéressant en autant que l'on aime le sport et qu'on y voit déjà une représentation de ce que l'on est.

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