Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Meunier, Sylvain

1. Enquête sur la mort d'une vierge folle. Éd. Québec Amérique, 1997, 366 p.

Ravage des abus sexuels

Enquête sur la mort d'une vierge folle est le premier polar d'une série qui met en vedette Julie Juillet. Pour son envol, il va sans dire que l'auteur s'est attaché à bien circonscrire la personnalité de son détective fétiche.
Au-delà de l'enquête policière, le roman fouille les profondeurs abyssales de son héroïne. Avant tout, c'est une femme façonnée par un passé troublant, qui la prive d'une sexualité épanouissante. Issue de ces grandes familles québécoises exemplaires, elle n'en a pas moins coupé les liens afin de sauvegarder son équilibre, ébranlé par l'un de ses membres les moins recommandables. Sa vie est devenue un travail incessant pour balayer l'humiliation qui lui interdit l'orgasme. Il n'est pas surprenant donc de constater que ses préoccupations majeures tournent autour de la sexualité. Pour trouver un exutoire à sa honte, elle devient auteure de bandes dessinées érotiques en s'inspirant de sa carrière policière.

Celle qu'elle mène dans ce roman contient tous les ingrédients pour concocter sa prochaine oeuvre. Julie Juillet et son collègue haïtien se voient confier l'enquête sur l'assassinat d'une enseignante acariâtre. Leurs recherches les conduisent dans un site naturiste, où la victime avait installé sa caravane. Grâce à la perquisition de son véhicule de loisirs, les détectives parviendront au coupable, un homme qui a agi pour échapper au chantage de cette vierge folle, une lesbienne, et de son amante assassinée elle aussi. Les soupçons doivent cependant se transformer en preuves. Pour y parvenir, les méthodes de Julie Juillet répondent plutôt à des critères sexuels. Si c'est par le ventre que l'on attire l'homme, pour l'héroïne, c'est plutôt le bas-ventre. Et celui du meurtrier n'est pas blindé contre les sollicitations.

Les spécialistes d'enquêtes policières souligneront que ce polar ne répond pas aux normes du genre. Mais cette histoire à la limite de la vraisemblance amusera les fans de lecture. C'est écrit avec humour et entrain. Même si la sexualité déviante est omniprésente dans l'œuvre, l'auteur n'est pas un obsédé. Il conduit son intrigue vers l'estime de soi, prémices au véritable amour, en déplorant le ravage des gestes condamnables qui brisent la vie d'autrui.

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2. La Dernière Enquête de Julie Juillet. Éd. Vents d'ouest, 2002, 236 p.

La Génétique au service de Faust

" Chair humaine à vendre, adaptée à vos besoins : adoption, transplantation, dépravation. " Voilà le message publicitaire qui risque d'apparaître bientôt dans les journaux. Sylvain Meunier sert une mise en garde contre les dérapages de la génétique devenue apte à créer la vie sur mesure. Qui peut encadrer le développement de cette science quand les Fausts de la terre profitent de l'éthique qui s'érode?

 

Sous le mode de l'intrigue policière, l'auteur joint sa voix à tous ceux qui soulignent les dangers cachés derrière les exploits scientifiques, tel Korn-Adler dans La Vie aux enchères. Sans tomber dans le réquisitoire alarmiste, le roman de Sylvain Meunier insiste assez suffisamment pour faire frémir les âmes les moins sensibles. L'héroïne, une ex-détective, entreprend à ses dépens une enquête personnelle afin d'aider son amie Chantal Mignonnet à découvrir l'origine de sa fille adoptive, dont elle a vu le sosie dans un " smuff movie ". Les recherches de Julie Juillet la conduisent vers la côte atlantique, où opère l'Advanced Genetic Society. Cette entreprise subventionnée fournit aux couples en quête parentale, des enfants nés de femmes enlevées et engrossées par un savant. Procédé assurant la qualité du produit! Les naissances servent aussi à des fins condamnables. Pourquoi ne pas profiter de l'inventaire pour alimenter les banques d'organes?

Ce commerce sordide se pratique dans des conditions abjectes. Le polar de Sylvain Meunier en est un d'horreur. En plus des enfants vendus pour l'adoption, on produit des monstres répondant à des besoins spécifiques. Le roman pénètre ainsi un univers scientifique hautement spéculatif. Si l'on se fie aux progrès déjà accomplis dans ce domaine, on peut se demander si l'auteur ne se pose pas comme un Jules Verne des temps modernes. Contrairement à son illustre prédécesseur, l'auteur québécois englobe son oeuvre dans une violence inouïe. L'absence de compassion des adeptes du mal crée un monde sanguinaire que l'on espère virtuel. Heureusement que la dichotomie caractéristique des polars présente une héroïne pleine de cœur. Avec son mari policier d'origine haïtienne, elle forme un couple très perméable aux malheurs d'autrui.

Exceptionnel pour le genre, ce roman policier se termine par le triomphe des ténèbres. On peut reprocher à l'auteur de se complaire dans la description des horreurs. Le thème serait mieux servi par un tartinage moins épais. Par contre, l'intrigue est nouée solidement pour créer un thriller à la lecture haletante. À ce plaisir s'ajoute la qualité de l'écriture, qui est naturelle chez Meunier sans être renversante cependant. C'est une oeuvre valable, qui conviendrait davantage à un lectorat adolescent si elle ne commandait pas autant d'effusions de sang.

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3. La Nuit des infirmières psychédéliques. Éd. Courte Échelle, 2010, 263 p.

Montréal sous l’emprise du diable

À cause des nombreux souterrains de Montréal, une organisation diabolique y a installé ses pénates pour assurer sa suprématie sur la ville. Elle est déjà à l’œuvre dans un hôpital du quartier Ville La Salle. Hospitalisé, Gilles Meunier, le père de l’auteur, est la proie des infirmières malveillantes de cet hôpital plutôt inhospitalier.

 

À l’instar d’Orphée désireux de libérer sa femme Eurydice de l’enfer, Sylvain Meunier, en brave Longueillois, accourt au chevet de son géniteur pour qu’il échappe aux griffes de ces démones. Comme auteur, il devient le Claudio Monteverdi en adaptant l’opéra Orfeo à la littérature. Il veut débusquer les suppôts de Satan, le « coro di spiriti infernali ». Ne s’attaque pas à ce chœur infernal sans y laisser des plumes, qui s’ajoutent à celles des anges déchus. Le combat s’annonce perdu. Au volant de sa Prius, Sylvain Meunier échappe à la poursuite d’un Hammer conduit par une âme damnée, mais il risque de rendre l’âme dans le tunnel Louis-Hippolyte-Lafontaine.

Le roman enrichit le créneau du fantastique avec les horreurs de l’enfer, qui réduisent les humains en cloportes. Mais ne sommes-nous pas notre propre enfer, contrairement à ce qu’a écrit Jean-Paul Sartre ? C’est ce que révélera le dénouement. Avec cette œuvre sans prétention, l’auteur veut tout simplement amuser son lectorat. Il en a profité pour y ajouter quelques éléments de sa culture et de la culture d’autrui qu’il condamne sans ménagements. Pauvres amateurs de golf et de sexe ! Quelques allusions juteuses feront certes « éjaculer un clou » (sic). Il ne faut pas bouder son plaisir de lire avec des grilles d’analyse. Il faut plutôt courir après le mot « Fin », qui clôt chacune des péripéties.