Paul-André Proulx

Littérature Québecoises


Morissette, Guillaume.

Nouvel Onglet. Éd. Boréal, 2016, 256 p.

Des fucked up

Il n'est pas aisé de s'inventer ou de se réinventer. Thomas, le héros du roman, tente d'y arriver en s'installant à Montréal. Concepteur d'un jeu vidéo auquel on peut se livrer avec un téléphone intelligent, il a la tâche de perfectionner son innovation baptisée du nom de Scrabble. De prime abord, ce semble un emploi fort intéressant pour les mordus d'Internet.


Hélas, son travail ne le comble pas. Thomas n'est pas malheureux. Il se désintéresse tout simplement de ce qu'il a créé. Le quotidien tue l'amour, dit-on. Sa passion des jeux s'est affadie. Et ce n'est pas dans son domaine qu'il cherche le sel pour redonner du goût à son existence. La poésie semble être le nouvel onglet dans lequel il veut s'afficher. Il profite de ses heures de travail pour écrire des poèmes que l'on sélectionne même pour des séances de lecture publique. Ainsi troque-t-il l'univers de la rigueur scientifique pour celui de la vigueur poétique.

En attendant de vivre de sa plume, le héros doit se débrouiller avec sa vie fade. Il habite un appartement qu'il partage avec quelques colocs. C'est intéressant de pouvoir repartir les dépenses entre plusieurs. Malheureusement, tous éprouvent les mêmes problèmes. Ce sont tous des désœuvrés, des " fucked up ", du bien bon monde, mais dont l'état psychologique les porte à la procrastination. Ils sont davantage préoccupés à découvrir une voie qui les allumera. Comme ils réagissent comme des stroboscopes, leurs lumières scintillent sans se fixer. Pour préserver leur équilibre, ils l'étayent avec de la drogue et de la bière. Ces supports sont reconnus pour leur manque de fiabilité. Quand même, ils leur assurent une certaine consistance en société, mais ils ne savent pas quoi se dire comme le prouvent les textos qu'ils s'envoient. On pourrait croire que les jeunes de la vingtaine sont pleins d'enthousiasme et de confiance en eux. Nenni. Même en amour, ils sont malhabiles. Leurs sentiments poirotent dans la salle d'attente de l'amour. Ils ne craignent pas de s'engager, ils laissent les gadgets électroniques décider à leur place.

Guillaume Morisette illustre les hésitations des femmes et des hommes déshumanisés par la technologie moderne. Pour la majorité, ce ne sont pas des frondeurs. Ce sont des attentistes qui se désespèrent. Le roman l'illustre à la perfection par les nombreux dialogues qui charrient plus de malaises que de partages d'opinion. Dialogues d'ailleurs qui rapprochent l'œuvre du scénario. Comme pour les pièces de théâtre, il est préférable d'entendre ce que les protagonistes disent. Un lecteur peut se lasser à la longue de cet abus de cet élément en art romanesque.

Comme Yann Martel, l'auteur a écrit son roman en anglais sous le titre de New Tab même s'il est un Québécois francophone de souche. Ça reflète la diversité culturelle de Montréal où se déroule d'ailleurs l'action. Quand les deux principales ethnies de la ville réussissent à s'entendre, on a droit dans certains arrondissements à des échanges qui font fi des barrières linguistiques.