Paul-André Proulx

Littérature Québecoises

Ness, Clara.

1. Ainsi font-elles toutes. Éd. XYZ, 2005, 126 p.

Hymne à l'amour

Comme Nelly Arcan, Clara Ness a choisi un pseudonyme afin de se distancer de la narratrice qui est son alter ego. La comparaison entre les deux auteurs se limite à ce nouveau baptême qui consacre leur entrée en littérature. Quant à leur vision de la vie, elles sont aux antipodes. L'acte amoureux porte l'héroïne de Clara Ness au faîte du bonheur tandis que celle de Putain le conçoit plutôt comme une autodestruction. Les deux auteurs situent l'amour aux portes de la mort, où l'une se voit comme victime, et l'autre comme battante.

Or, Ainsi soient-elles toutes est un roman qui décrit l'univers d'une étudiante éprise davantage de ses amours que de sa formation en médecine. Comme beaucoup de jeunes d'aujourd'hui, c'est une dilettante qui ne veut se priver d'aucun des plaisirs de la vie, en particulier ceux que lui procure sa sensualité débordante. Bien qu'elle vive en couple à Montréal avec un musicien, elle entretient une relation clandestine avec un écrivain français. Son horizon ne s'arrête pas à ces deux hommes. Les amis de passage font aussi partie de son décor érotique. Toute rencontre lui offre l'occasion d'enrichir ses expériences amoureuses. Quand elle voit Agnès, la libraire du quartier, elle est séduite au point d'expérimenter l'univers saphique, le temps d'un été torride.

La narratrice est une femme qui souhaite être comblée par sa sensualité sans qu'intervienne le besoin de faire des choix. Si elle ignore les balises, la vie ambiguë qu'elle mène lui apprend que les conquêtes ne sont pas soumises à des lois inaliénables. Elles disparaissent même, sans laisser d'adresse. Malgré les abandons, l'héroïne ne perd pas confiance parce qu'elle possède une panoplie riche en moyens d'émancipation. Elle est ouverte à toutes les inspirations. Comme un petit Mozart, elle a l'esprit créatif pour se donner une belle vie. Così fan tutte. Est-ce ainsi que font toutes les femmes? C'est à vérifier.

L'auteur lance une invitation à suivre sa voie malgré les interdits auxquels est assujettie particulièrement la vie au féminin. La vaste culture dont elle fait preuve sert à étoffer la personnalité de son héroïne, une hédoniste capable, heureusement, de réflexions sur la femme, l'amour, la musique et la religion. L'écriture est efficace avec ses phrases alertes et poétiques mais dont le charme tombe parfois à cause du recours constant à la syncope et au lyrisme de l'énumération. Même si le sujet est osé, les voyeurs littéraires seront déçus parce que ce roman charnel, certes, est avant tout un hymne à l'amour; l'auteur a écrit " une messe en si ". Certains ajouteront des bémols parce qu'ils y verront un exercice de style inspiré de maîtres reconnus. Mais il reste que c'est une œuvre réussie.

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2.La Genèse de l'oubli.Éd. XYZ, 2006, 116 p.

Comment couper le cordon ombilical ?

Dans certaines cultures, la vie est marquée par de nombreux rites de passage. Au Québec, on pense au bal des finissants du cours secondaire. À l'aube de leurs 18 ans, les jeunes soulignent la fin de leur adolescence en s'inspirant des fêtes du jet set. C'est une manière de couper le cordon ombilical pour liquider les projections parentales qui, souvent, contredisent leurs aspirations.

C'est le cas du jeune couple du roman. Hadrien est un Parisien qui a fui un père égoïste pour joindre le rang des chauffeurs de taxi de Québec. Il s'offre l'Amérique au volant d'une Thunderbird, symbole de la réussite par excellence après la Cadillac. Afin de se reposer de ses longues courses, il se paie des massages que lui prodigue Ariane, qui a quitté, elle aussi, sa famille étouffante de Ste-Foye. Les moments de détente de ce client enflamment suffisamment le cœur de la kinésithérapeute pour le suivre dans un trois et demi du quartier populaire de St-Roch, où naît la petite Lili.

Le passage obligé de leur maturation s'achève à la mort du père d'Hadrien. Cet élément déclencheur amène les héros à s'interroger sur les relations qu'ils doivent entretenir avec leurs parents. Leurs réflexions transcendent le comportement à adopter à leur égard. Ils se posent plutôt la question angoissante de Diane-Monique Daviau dans Ma mère et Gainsbourg, à savoir l'effet de leur genèse, souvent oubliée, sur la personnalité. En plus des traits physiques, dans quelle mesure hérite-t-on des traits de caractère? Tel père, tel fils, dit la maxime. La crainte de se reconnaître dans ses géniteurs pose un dilemme qu'on ne peut résoudre par la haine comme André Gide si l'on veut s'aimer soi-même.

Cette novella forme un diptyque qui montre en parallèle le cheminement d'Hadrien et d'Ariane. Clara Ness emprunte le décor de la ville de Québec pour établir leur dualité à travers de courts chapitres qui relancent la suite par d'excellentes chutes. Cette facture crée un suspense intéressant, dont le dénouement, malheureusement, s'avère décevant. Sans cette faiblesse et les thèmes à peine effleurés comme les distinction culturelles, on pourrait comparer ce roman aux œuvres de Jacques Poulin à cause du manque d'empathie qui nuit aux rapprochements.